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mardi 11 janvier 2011

Retour à Lumbini. Les moines doivent-ils contribuer au développement ?

Bien que nous soyons en 2011 comme je serai encore sur la route jusqu'au 28 janvier, je continuerai donc à poster ce journal de voyage commencé en 2010 jusqu'à cette date.

Lumbini, le 1er janvier 2011




L'hiver est arrivé dans le Terai juste pour le Nouvel An. Hier il faisait encore soleil de 10 h du matin à 17 h. Ce matin la brume était au rendez-vous et j'ai tout de suite senti qu'elle y était pour rester. Ciel plombé toute la journée comme en Belgique. Le garde m'a dit qu'il avait neigé dans l'Ouest du Népal et dans l'Uttaranchal, état indien voisin. Ici on devra se contenter de la grisaille. Il ne neige quasiment jamais dans la vallée du Gange.



Depuis mon arrivée, Christophe est charmant. Après cinq, presque six ans, je le connais et le comprends un peu mieux et peux donc mieux éviter les malentendus et autres problèmes. Bien que sa raideur, à laquelle il semble avoir mis une sourdine – on n'est pas allemand et fils d'un juriste catholique membre de l'Opus Dei sans conséquence - soit bien réelle, une autre source des problèmes que j'ai connu avec lui tient aussi au fait que son autoritarisme et son caractère obsessionnel se combinent avec une certaine confusion mentale. Autoritaire et confus ! La pire des combinaisons possible ! Ou cette confusion tient-elle au caractère approximatif de son anglais ?



Mais vraiment gentil et généreux quand il vous a à la bonne Il s'est coupé en quatre pour me faire parvenir de Katmandou du café et du fromage de yak, m'a a invité deux fois au restau, etc..



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Lundi 3 janvier 2011



The Kathmandu Post annonçait hier qu'au dire de l'UCPN (maoïstes) l'administration (Ministère de l'Intérieur) a lancé des mandats d'arrêt contre des dizaines de cadres nationaux ou régionaux du parti accusés d'avoir commis des crimes au cours des années d'insurrection. Un des accusés, Balkrishna Dhungel, parlementaire maoïste, aurait le 8 septembre dernier été condamné à vie par la Cour Suprême pour un meurtre commis en 1998. Les maos protestent invoquant le CPA (Comprehensive Peace Accord) au termes duquel "les cours de justice ne seraient pas compétentes pour les délits commis pour des motifs politiques au cours des années de de conflit". Il est vrai que l'armée s'est aussi rendu coupable d'atteintes aux Droits de l'Homme et de crimes divers, sans qu'elle ait jusqu'à présent eu à en répondre.



Hier à Parsa, village à majorité musulmane, comme je me trouvais dans une des deux pharmacies, celle tenue par un jeune hindou, docteur en médecine, un client local, musulman à en juger par son accoutrement et son attitude, me demande avec le sourire mais d'un ton impérieux, alors que je m'apprête à partir, si je suis bouddhiste. Comme je suis déjà prêt à enfourcher mon vélo, il me fait de la main un signe, m'intimant de revenir vers lui pour continuer la conversation sans doute. Je l'ignore et reprends ma route vers le LIRI.



A Parsa également une association luttant contre la coutume des dots (payées par la famille d'une femme à celle de l'époux), les mariages d'enfants, et les harcèlements ou mauvais traitements suite à une accusation de sorcellerie aurait obtenu l'engagement de 500 personnes - comprenant des hindous de castes "inférieures", des Tharu, des Madeshi et des musulmans - de ne pas exiger ni offrir de dots à l'occasion du mariages de leurs enfants. Cette pratique est qualifié par un article du Kathmandu Post (Ibid.) de "social evil".



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Le Vénérable Sagara m'intéresse dans la mesure où il est imparfait. Pas le moine typique : il s'intéresse à la politique, et est nationaliste népalais ou en tous cas n'est pas pro-occidental. Indice : en dehors de l'anglais, qu'il parle assez bien, il s'intéresse surtout aux langues indiennes et au thaï. Il connaît aussi très bien l'histoire du Népal et m'a appris l'autre jour que Kangra (Himachal) avait été contrôlé par le Népal jusqu'à ce que, au 19e siècle, les Britanniques s'en emparent. Ce qu'il a l'air de ne pas encore leur avoir pardonné. Sagara réagit souvent non seulement en népalais mais aussi en Shah. Ces derniers s'étaient en effet toujours opposé à la pénétration de l'influence britannique au Népal. Les Rana, "shoguns" népalais qui "régnèrent" à la place des Shah de 1846 à 1953,  par contre ouvrirent d'avantage le pays aux influences britanniques et occidentales et se firent construire un palais de style néo-classique adjoignant le palais royal.



Ce kshatriya s'est "converti" au theravâda alors qu'il travaillait au Sri Lanka – comme volontaire ? - pour l'UNDP. Je ne peux m'empêcher de penser que la perspective d'un statut social respecté et même dominant, ainsi que d'une subsistance assurée, figuraient au nombre de ses motivations conscientes ou inconscientes. Peut-être veut-il restaurer au Népal, dont il a complètement disparu, s'il y fut jamais notablement représenté, un theravda à la singhalaise, où les moines représentent une aristocratie oisive, improductive, irresponsable et souvent abusive.



Du Kshatriya il a en tous cas gardé le ton assuré, parfois autoritaire, ainsi que des dispositions (à la manipulation ou aux tentatives d'intimidation par exemple) qui en Occident l'apparenterait plus aux maffias criminelles qu'aux noblesses d'épée, telles en tous cas qu'elles sont devenues chez nous. Ou les kshatriyas indiens et les chhetris népalais donnent ils une idée assez proche de ce que nos noblesses furent avant les révolutions qui abolirent ou réduisirent leurs privilèges : suffisantes, arrogantes, arbitraires, assurées de leur impunité, brutales ?



Lorsqu'après quelques mois passé en dehors de Lumbini, je le retrouve assis sur une espèce de trône en compagnie d'un moine de Kapilavastu, tenant à la main la petite serviette souillée de nourriture, de boisson ou de sueur, qui ne le quitte jamais même au cours des fonctions les plus officielles, et que connaissant le rituel, je m'agenouille sur le tapis placé à cet effet, je le sens flatté de voir, devant témoin, un Occidental dans cette posture. Je ne prolonge pas l'entrevue au delà de quelques minutes et, rendez-vous pris pour le lendemain afin de parler de l'informant qu'il pourrait me fournir, prends congé.



Le lendemain, je le retrouve encore en compagnie mais cette fois de moinillons qui se sont récemment joints à sa communauté, et qu'il me présente comme faisant partie de "sa caste". Quant à moi je leur trouve une aussi sale tête. Attirant l'un d'entre eux vers lui il plaisante "this one is specially naughty".



Je reconnais Raju, son majordome, la vingtaine, pour l'avoir rencontré hier à vélo. Il m'avait abordé en me disant qu'il me connaissait et connaissait même mon nom : Elen. Il veut dire "Huynen". Je lui réponds qu'il se trompe sans doute car Elen est un nom de femme, et m'éloigne. Je le retrouve aujourd'hui en compagnie de Sagara qui me dit de lui qu'il est " a very good boy". Personnellement, je lui trouve une tête de voyou, et continue à l'ignorer.



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J'ai appris que les cinq écoles fondées sur des terrains de son père par Metteya, lui aussi hindou de haute caste converti au bouddhisme theravada, ne sont en fait pas gratuites. Le droit d'inscription reviendrait à 300 NR/ par mois. Pas rien pour une famille népalaise. Mes sources sont Elise Sintès, qui me demande de ne pas en parler à Bernadette – intermédiaire de plusieurs donateurs allemands – ainsi que par le Vénérable Sagara lui-même. Cela, si c'est vrai, ne m'étonne pas trop. Je pensais bien qu'un brahmine ne pouvait être ni naïf ni complètement désintéressé. Mais le niveau de sous-développement à Lumbini et aux alentours est tel que, même intéressée, la démarche de Metteya et de son père n'en est pas moins positive. Tout ce qui est de nature à tirer la région de la misère poussiéreuse où elle stagne depuis des siècles, même si cela ne bénéficie qu'à une minorité, à mes yeux, est bon.

Visité hier le hameau où vit Rajesh qui me vend le lait de sa bufflone et ai découvert que lui, sa famille et son bétail vivent dans une "maison d'herbe", longue hutte, qui en hiver ne leur offre quasiment aucune protection. Nombreux sont ceux qui aux alentours vivent dans des conditions semblables, obligé parfois de laver leurs assiettes et leurs tasses dans l'égoût.



Sagara m'a-t-il fait cette confidence relative aux écoles de Metteya pour appuyer son opinion suivant laquelle "Ce n'est le rôle ni du bouddhisme, ni des moines de se préoccuper de développement. Le rôle de ces derniers est exclusivement de 'poursuivre le nirvâna' ". Critique déguisée du moine, beau gosse en plus,  et qui pourrait bien au cours de ses pérégrinations occidentales se laisser séduire par une dévote et opter pour le bouddhisme tibétain, qui permet le mariage à ses lamas ? A moins que ce ne soit par un petit ami ?



Je lui fais franchement part de mon point de vue : les bouddhistes à Lumbini, en majorité étrangers, sont considérés comme riches par les populations locales, musulmanes et hindoues. Si les communautés monastiques du Master Plan ne contribuent pas au développement de la région, ces populations pourraient finir par développer du ressentiment vis-à-vis du dharma et des bouddhistes plutôt que de la sympathie. Cela a l'air de le faire réfléchir.



Comme le Vénérable me laisse de nouveau agenouillé à ses pieds, et à ceux des moinillons, je lui propose que nous nous revoyions au cours d'un déjeûner que je lui offrirais, et de la rappeler après le week-end.



Il m'appelle le lendemain pour m'inviter, fixe la date (le lendemain) et le lieu, sans s'enquérir de mes disponibilités, et conclut par un "OK ?" qui ne laisse pas d'appel. A sa surprise, je crois, je lui réponds "No, not OK, I am sorry !". Effectivement je suis invité le lendemain et le surlendemain au symposium de l'UNESCO sur la zone Lumbini-Kapilavastu. Je lui répète que je reprendrai contact avec lui en début de la semaine suivante.



Le lendemain je suis surtout impressionné par Robin Connigham, archéologue enseignant à l'Université de Durham près de Newcastle, et son équipe d'étudiants qui vont entamer les fouilles du Village Mound où l'on soupçonne des vestiges de l'ancienne Rumindei (Lumbini), soit le village qui surgit sur les lieux entre le Bouddha et Asoka soit peut-être d'installations hôtelières utilisées par les deux familles alliées des Sakiya et des Koliya, clan de la mère du Sakyan, avant même que Sakyamuni devînsse le Bouddha..



Pour le deuxième jour du symposium, Sagara, en tant qu'ancien Vice-Président du LDT, s'est fait inviter.



Les moments où je préfère Sagara sont évidemment ceux où laissant tomber sa façade de Chhetri, abbé du plus ancien monastère theravada à Lumbini, peut-être illuminé – il aimerait certainement que je le croie - il se montre simplement humain comme lorsqu'il me confie qu'il vient d'acheter un glycomètre car sa glycémie l'inquiète. Il me demande de lui apprendre à l'utiliser, ce que je fais au retour de cette deuxième journée de symposium.

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