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samedi 2 octobre 2010

Thaïlande-Vietnam-Thaïlande

Bangkok, le 12 août 2010

Arrivé hier à Bangkok dans l'intention d'y demander un visa pour le Vietnam. Je n'avais pas prévu que le 12 était l'anniversaire de la reine et que les ambassades et consulats seraient fermés au public

Au Malaysia Hotel pour la première fois depuis les trois ou quatre jours que j'y ai passés en transit entre Hanoï et Bruxelles en mars 2002. J'étais alors très faible et, sans vraiment en être conscient, en danger de mort puisque ma glycémie dépassait 500 unités depuis sans doute plusieurs semaines. Je rentrais à Liège où, ma mère m'ayant refusé l'hospitalité, j'allais devoir descendre à l'hôtel en attendant de trouver un endroit où me loger.

Dans « Diagnosis and cure » article publié dans le Kathmandu Post (August 11, 2010) Pramod Mishra cherche dans la culture népalaise et surtout celle de ses hautes castes la clé de l'incapacité des élites politiques à trouver des compromis de nature à permettre au système de fonctionner. Il note entre autre que les leaders de tous les principaux partis politiques sont bahun (brahmines). L'auteur se demande si le manque de flexibilité de ces élites résulterait de traits culturels propres à cette caste.

Pour la première fois l'idée est clairement mentionnée dans la presse, par Shyam Prasad Mainali (Secretary of Water and Energy Commission) d'une large coalition rassemblant les trois partis principaux – pourquoi pas aussi l'Union des partis madeshi ? - qui serait chargée d'achever la rédaction d'une constitution et de gérer l'intégration des forces maoïstes.

Castes. Au Népal aussi. República (11 août 2010) rapporte que qu'un Dalit du district de Sunsari a été condamné par une « assemblée de villageois » à payer une amende de 55 000 NR pour avoir épousé une fille de « haute caste » et vécu maritalement avec elle. Cette assemblée, dépourvue de toute compétence légale, a été convoquée par les parents de l'épousée qui avait au préalable récupéré son « bien » par la force.

Le 19 août 2010

Alliance française de Bangkok

Obtenu hier un visa d'un mois, une entrée, pour le Vietnam. Je peux y entrer à partir du 25 août par air ou par terre et choisir le point d'entrée. Il doit y en avoir cinq, dont Dien Bien Phu. Mais je crois que je vais voler sur Hanoï quitte à, comme il y fait encore très chaud, prendre directement la route pour Sapa et le Mont Fanzipane.

Il me reste à voir si je peux reculer la date retour de mon billet à la fin janvier 2011. Je serais alors reparti pour cinq mois. Mais l'agence Connections de Liège ne répond pas. L'employée – qui n'a probablement jamais été qu'à la Costa Brava – n'a pas l'air de comprendre que je veuille changer de Bangkok la date d'un vol New Delhi – Bruxelles ...

En attendant le 25 je passe mon temps à l'Alliance française sur Satthorn. Une des plus agréables que je connaisse. Café avec terrasse donnant sur le jardin arboré, restaurant, bibliothèque et librairie en font un endroit où l'on peut agréablement passer le plus clair de son temps, et échapper à la chaleur tout en se cultivant. Lu La Plateforme de Michel Houellebecq, Le Portail de François Bizot et parcours Dvarati, aux sources du bouddhisme thaï de Pierre Baptiste et Thierry Zéphyr (Ed. Du Musée Guimet, 2009).

Alors que mon adolescence et ma jeunesse ont été marqués par Gide, Valéry, Mauriac etc., Houellebecq est sans doute le seul romancier français contemporain que j'ai envie de mieux connaître. Son pessimisme – qui me fait penser à Cioran – son cynisme, ainsi que son goût immodéré des femmes me font penser à mon ami de jeunesse Michel Hanotte, décédé il y a une paire d'années.

Mais j'avais aussi trouvé des résonances bouddhistes à son roman Extension du domaine de la lutte. La lecture de La Plateforme ne dément pas cette première impression : « En somme l'idée d'unicité de la personne humaine n'est qu'une pompeuse absurdité. On se souvient de sa propre vie, écrit quelque part Schopenhauer, un peu plus que d'un roman qu'on aurait lu par le passé » (p. 189). Il semble aussi aimer les cultures bouddhistes, surtout celle de la Thaïlande il est vrai dont il qualifie la religion de « heureuse ». Mais l'idée (p. 357) que certains puissent « rester en vie ... animés par un sentiment de vengeance » me paraît aussi lucide qu'intéressante. N'est-ce pas un peu mon cas ? Toute ma vie n'a-t-elle pas été, inconsciemment jusqu'il y a peu, guidée par un désir de me venger du monothéisme ? Aimé le passage où il rapporte une conversation où un Egyptien, aussi anti-musulman qu'antisémite, évoque le site du buisson ardent dans le Sinaï où Moïse aurait « pété les plombs » (p. 260).

Le 21 août 2010

Je vais en général dîner au Soi 4 sur Silom, par pure nostalgie des années 90 où j'allais souvent prendre manger ou prendre un verre au Téléphone lorsque des vacances me permettaient de fuir le Vietnam. Besoin aussi de voir un peu de foule avant de rentrer, seul, dans ma chambre pour zapper les nouvelles avant de m'endormir.

Découvert le bar à tapas qui fait face au Téléphone Bar. Excellente cuisine. Mange un melon-jambon suivi d'un ragoût de boeuf, carottes, champignons et pommes de terre avec un excellent vin rouge espagnol tout en considérant mon voisin, sans doute européen aussi, qui mange des sardines grillées avec comme seul assaisonnement le jus d'un demi-citron. J'apprends un peu plus tard qu'il est espagnol. Me dis que les Européens du Sud, parmi lesquels je place les Wallons, représentent vraiment une aristocratie culinaire.

Le 23 août 2010

Reçu ce matin un nouveau billet de retour en date du 28 janvier 2011. Me voici reparti pour un peu plus de cinq mois. Alea jacta est.

Hanoï, jeudi 26 août 2010

Au Moca Café pour la première fois depuis dix ans. Un des serveurs, attablé comme un client, près de la porte, me reconnaît et me salue.

Cinq ans ? questionne-t-il.
Neuf, presque dix, réponds-je.

Il est manager à présent, mais Binh est toujours propriétaire. Le café est toujours aussi beau mais la carte a changé, complètement vietnamisée. Et plus de vin au verre. Il faut acheter la bouteille ...

À la table voisine trois jeune filles sont occupées autour d'un Macintosh.

Premières impressions. Sentiment étrange de bonheur – d'être encore en vie pour revoir Hanoï, où j'ai connu certains des moments les plus heureux mais aussi les plus pénibles de ma vie et où j'ai failli laisser ma peau – mais aussi de nostalgie de cette époque. Car si le Vietnam s'est entre-temps globalisé ce qui, je l'avoue me facilite son contact, il aussi un peu perdu de sa vietnamité.

Hanoï a changé. Propre et élégante. Il est vrais que les Vietnamiens comparés au Népalais ou aux Indiens ont toujours été propres. Je me rappelle qu'en 1996 déjà lorsqu'ils sortaient à peine de la misère, le premier luxe qu'ils s'offraient était des toilettes à chasse d'eau. Toilettes sont d'ailleurs partout d'une impeccable propreté, plus qu'en Belgique. De beaux magasins, cafés, salons de thé ou glaciers sont maintenant partout visibles. Aux étages on devine d'élégants et confortables appartements. Contraste avec la crasse indienne et népalaise et même l'aspect négligé des quartiers populaires thaïlandais.

Quasiment plus de vélos. Plus que des motos et des voitures. La circulation me paraît un peu plus disciplinée peut-être parce que plus dangereuse.

Le 28 août 2010

Rencontré hier après-midi dans le petit supermarché voisin sur Hàng Gai, un Américain qui enseigne l'anglais dans une école privée. Il est ici avec un business visa me dit-il mais beaucoup sont engagés sur un simple visa de tourisme dont ils obtiennent l'extension auprès d'une agence de voyage. Pas besoin de permis de travail. Il faut seulement payer l'agence. Et ces écoles engagent aussi des non-natives speakers ayant enseigné l'anglais comme langue étrangère (EFL). Voilà que s'ouvre à moi la perspective tout-à-fait inattendue de pouvoir travailler à nouveau à Hanoï.

L'Américain me donne l'adresse du site web où je trouverai les appels à candidature. Je m'y rends immédiatement dès mon retour dans ma chambre, où je dispose d'une connexion wifi et appelle immédiatement la deuxième école listée, Cleverlearn. Rendez-vous est pris pour le lendemain, aujourd'hui à 15.30.

Me suis ce matin promené sous le ciel gris de mousson et l'atmosphère humide d'août dans le quartier français (Hai Ba Trung) au sud du lac Hoan Kiêm. J'espérais retrouver sur Yet Kieu l'Alliance française où j'aimais m'arrêter prendre un café et Hoa Sua sur Tho Nhuom. Ce dernier établissement a disparu sans laisser de trace et l'Alliance française a déménagé en plein centre sur Trang Tien. Des endroits que je fréquentais il ne reste que le Mediterraneo, le Moca Café et La Salsa. Le Press Club et le Métropole ont tellement changé, pour s'adapter en général au goût vietnamien – le beau bar-restaurant du Metropole donnant sur la rue en face du Lac Café a pris l'allure d'un bordel - qu'ils n'ont plus rien à voir ce que j'ai connu.

Les Hanoïens sont grosso modo restés semblables à eux-mêmes, en un peu plus réservés. Ils ont en dix ans progressé dans leur connaissance et conscience du monde extérieur dont ils comprennent à présent qu'ils ne sont pas le centre, et peut-être l'admettent. Sans doute sont-ils maintenant plus conscients des différences culturelles sans plus trop s'en scandaliser. Les jeunes particulièrement qui ont grandi avec l'internet alors qu'à mon époque ils le découvraient à peine, en même temps d'ailleurs que moi-même.

Le Café de Paris, face à l'Opéra a hélas disparu pour laisser place à un bâtiment moderne assez vilain.

On n'est plus accosté à tout bout de champs par les offres de service sexuels que ce soit de femelles ou de mâles, en tous cas de jour. Depuis mon arrivée, il a plus chaque soir et j'ai seulement renoué avec le Meditarraneo – où Leonardo, séparé de sa femme, officie toujours – et le Café des Arts, pas très loin de ma guesthouse, le Thu Giang. Le Funky Monkey a fermé ses portes il y a une paire d'années me dit Fox, à qui j'achetais des CD piratés et qui tient maintenant le Long Play, un petit bar où l'on fume la chicha en écoutant du jazz.

Dans la même rue Hàng Hành ne restent que le GC et le Polite Bar. Disparu aussi le superbe bâtiment de style français qui, derrière le Métropole, abritait le Au Lac Café dans son jardin donnant sur rue. Le Hanoï que j'ai connu est en voie de disparition.

Mais peut-être est-ce le sens de ce voyage : achever de me désillusionner et de me détacher. Ce Hanoï magique et romantique que j'ai connu s'estompe lui aussi et va s'effacer. Cela m'aidera à m'effacer moi-même et disparaître lorsque viendra le moment.

De ce Hanoï ancien il reste quand-même que les Viêts sont toujours un peuple sensible, nerveux, artiste, jovial, brutal parfois. Cela augure bien de l'avenir de cette ville qui reste charmante bien que moins charmeuse. Quelques difficultés pourtant à m'habituer à cette réserve nouvelle qui les rapproche de n'importe quel autre peuple, bien qu'ils aient encore le sourire relativement facile.

Cleverlearn. L'école est située sur Van Bào dans Van Phuc à proximité du DAEWOO et de l'antenne francophone de l'Ambassade de Belgique, CFWB, où je devais me rendre au moins une fois par semaine lorsque je travaillais pour eux.

Je suis reçu par Dean, Australien, la quarantaine, allure de baroudeur gay, avec qui le contact est plutôt bon. Il m'engage à l'essai pour trois heures de cours en entreprise, payées 20 $ l'heure.

En quittant Cleverlearn, je me sens un peu flotter, comme sur un nuage. Je marche vers le Daewoo où je vérifie que la CFWB y a toujours son siège. Ils y sont toujours. « Le retour de Monte Cristo » pensai-je un instant...

Pour célébrer mon retour à Hanoï, je prends un café et une praline pour 50 000 VND, même prix que je paierais en Europe.

Puis comme je ne suis pas très éloigné de Thanh Công je prends un taxis pour revoir le quartier où j'ai habité de 1996 à 2002. À peine débarqué, un de mes anciens chauffeurs à moto se précipite sur moi et m'amène quasiment de force à l'échoppe où son épouse vend toujours du thé vert et autres bricoles. Elle m'offre un verre de thé très fort, très amer et sans sucre comme je l'aime. Nous échangeons quelques nouvelles, autant que mon vietnamien et leur anglais le permet puis je m'éclipse cinq minutes pour aller faire un tour derrière Thai Hà dans la ruelle où se trouvait la maison que je louais à Monsieur Lan, en face de celle d'Outers. Elles y sont toujours même si l'une et l'autre ont subi des transformations et autres embellissements mais apparemment Jean-Pierre ne vit plus à Thanh Công.

Mon conducteur me ramène à Nhà Tho pour 40 000 VND. De là je me dirige à pied vers ma guesthouse en faisant un détour par la rue Au Triên. Alors que je m'enquiers du prix des chambres dans un hôtel, pour le comparer à celui que je paie dans ma guesthouse, je sens posé sur moi un regard que je reconnais immédiatement comme celui de Kiên, un de mes anciens élèves à Truong Dai Hoc Ngoai Ngu. Long et beau visage, yeux ronds, regard aimable, lèvres charnues un peu négroïdes. « Je vous connais » lui dis-je. « Oui » admet-il, « j'ai été votre élève à Truong Dai Hoc ». Il m'apprend ce que je sais déjà, que Hoàng travaille toujours au département de français et que Dai est maintenant recteur de l'Université.

Lundi 30 août 2010

Le Viêt Nam News annonce qu'un mathématicien vietnamien, Ngô Bao Châu fait partie des lauréats ayant reçu la médaille Fields pour des travaux effectués en France et aux USA. Au cours de la réception organisée à Hanoï en son honneur, en présence du Premier Nguyên Tân Dung, Châu a déclaré que « a sound working environment that allowed academic freedom was one of the main factors governing effective scientific research » (un des facteurs principaux permettant à la  recherche scientifique d'atteindre ses buts est un environnement de travail assurant la liberté académique) .

Les Vietnamiens sourient moins aux étrangers et ne les harcèlent plus d'offres de toutes sortes y compris de leurs corps. Ils ont sans doute compris que le Tay n'est pas dupe. Les prostituées femelles sont toujours là mais le soir seulement et en moins grand nombre. Elles sont à présent toutes motorisées, comme elles ne l'étaient alors qu'à Saïgon. Plus de paysannes à chapeau conique tentant leur chance du haut de leur vélo.

Hommes et garçons ne circulent plus enlacés à deux sur un vélo ou une moto. Les hommes dans la rue ou dans les cafés ne se touchent quasiment plus. D'ailleurs il n'y a quasiment plus de vélo. Motos et voitures se disputent maintenant les rues.

On ne voit plus, rarement, que des couples homme-femme circuler embrassés. Sur les motos le passager arrière se tient maintenant bien droit, comme le feraient des Occidentaux, sans aucun contact physique avec le conducteur. Les deux passagers doivent maintenant porter un casque.

En 2002, donc peu après mon départ, aurait débuté une campagne de moralisation visant particulièrement la prostitution des deux sexes et la vente de marijuana. Sans doute était nécessaire pour faire comprendre aux Vietnamiens que les manifestations de tendre amitié entre hommes et l'abord trop facile des étrangers étaient perçues par beaucoup comme des provocations et donnaient du pays une image qui ne cadrait pas avec l'éthique de la révolution prolétarienne. Quant à la marijuana, on ne trouve plus sur le marché que des produits trafiqués et comme me dit Fox « dangereux pour la santé »

Il a grossi, est marié, et a un enfant. Plutôt aimable, d'une amabilité intéressée de commerçant évidemment, mais discrète. Je m'en satisfait, et vais pendant quelques jours prendre chez lui le bonnet de nuit jusqu'à ce que je me rende compte que ses serveuses toutes jeunes, certaines jolies, attendent – exigent – de moi, comme jadis, que je paie à chacune de mes visites, tribut à leur vénusté en leur offrant le mariage ou une heure dans un hôtel.

Après de nombreux séjours au Sri Lanka, en Inde et au Népal depuis 2004, je me rends compte que les ruses et arguments des cireurs de chaussures pour attirer l'attention du rare passant chaussé de cuir – Oh ! How dirty ! Cheap price ! – ou pour obtenir plus que le prix convenu – en faire plus que demandé, recoller ou recoudre une semelle, par exemple – que je croyais propres au Vietnam, sont partout les mêmes.

Je n'ai plus vu aucun des expats qui fréquentaient dans les années 90 les « bars mixtes », tels que le GC ou le Funky Monkey, où se retrouvaient hétéros et gays, occidentaux ou vietnamiens, gigolos et gigolettes.

Le 31 août 2010

Depuis hier, il ne pleut plus et fait torride. Entre 35 le jour et 30 la nuit. Demain premier cours pour Cleverlearn.

Revu ce matin en me rendant à l'Alliance française qui se trouve maintenant sur Trân Tien, le marchand à qui j'achetais mes journaux, et qui fut aussi mon chauffeur de taxis à ses heures, que ce soit en moto ou en voiture. C'est lui qui me mena à l'aéroport en février ou mars 2002 lors de mon retour définitif en Belgique. Vol de nuit. Je me rappelle qu'une pleine lune, superbe, voilée de brume nous accompagna jusqu'à Noi Bai vers le vol qui me menait à Bangkok. Nous nous reconnaissons et échangeons quelques mots.

Mercredi 1er septembre 2010

Presqu'un semaine déjà que je suis à Hanoï. Fluctuation des sentiments. Certains des aspects les moins agréables de l'éthos viêt refont surface, suite souvent aux confidences d'anciens expats comme Leonardo, patron du Meditarraneo qui se plaint de la constante pression à la hausse qui s'exerce sur les loyers et les taxes d'exploitation des étrangers. Il paierait en tout (?) 5 000 $ par mois pour 150 m
Fox, Vietnamien n'en paie que 40 pour environs 24 m2. À Rome, me dit Leonardo, un restaurant de même surface lui coûterait moins cher en loyer et taxes, environ 3 000 €.

Les affaires de Gérard semblent marcher très bien. En plus du Café des Arts, il est à présent propriétaire d'un Snack et d'un bar de nuit attenant. Son épouse vietnamienne, Marie Linh, est propriétaire de plusieurs magasins de soieries et artisanat dont un sur Nhà Tho. Gérard se plaint moins que Leonardo. Sans doute le fait d'avoir épousé une Vietnamienne lui facilite-t-il les rapports avec les représentants du fisc. Mais comme je lui demande si le fils – pur français – qu'il a d'un premier mariage et qui l'a rejoint à Hanoï, a lui aussi épousé une Vietnamienne, il me répond, en présence de Marie Linh : « Non, il n'a pas commis cette erreur ».

Régime policier encore. Aujourd'hui, veille de la célébration de l'Indépendance, des policiers passent dans la ruelle où se trouve ma guesthouse pour vérifier si chaque maison a dûment arboré drapeau et autres symboles de la fierté nationale.

Le 2 septembre 2010

Donné hier mon premier cours d'anglais à un groupe d'employés d'une société japonaise dans la banlieue sur la route de l'aéroport. Amour et sexualité ont toujours autant d'importance dans leur culture. Mes élèves y font directement référence. Mais cette fois, ayant appris de mon expérience précédente, je me garde de sourire et de me laisser entraîner sur ce terrain. Cela se passe plutôt bien et ils me disent à la fin du cours qu'ils espèrent continuer à m'avoir comme prof. Je me fais appeler Jim.

Le soir comme je me promène sur Hàng Hành, une grosse pute motorisée, la quarantaine, m'aborde de manière assez agressive et insistante, comme dans le bon vieux temps. Je l'envoie sur les roses. Un peu plus tard, deux filles plus jeunes, également motorisées, sans doute du même gang, passent à l'attaque me poursuivant jusqu'au café où je m'arrête prendre une Hanoï Beer. Comme le renard attendant du corbeau qu'il lâche son fromage, elles restent postée sous la balcon du café où je me suis installé, essayant d'attirer mon attention à force de grimaces souriantes. Lorsque j'en sors, elles repassent à l'offensive. Je m'en débarrasse par un « Get lost bitches ! » qui ne leur laisse aucun doute sur mes intentions.

Le 3 septembre 2010

Une semaine à peine après mon arrivée, il est clair que mes sentiments vis-à-vis du Vietnam et des Vietnamiens sont restés aussi ambivalents qu'ils l'étaient lorsque je le quittai en 2002.

Ce qui m'intéresse encore en ce peuple, comme d'ailleurs chez les Chinois ou les Thaï, est son « polythéisme » ou plutôt son modèle « modulaire » – tao-confuciano-bouddhiste – d'appartenance religieuse, ainsi que le rôle qu'il pourrait jouer dans la résistance à l'islam et au monothéisme en général.

De ces caractères de la religiosité des Vietnamiens, les rendant imperméables aux sirènes du monothéisme, les juifs américains et autres présents à la soirée à laquelle m'a invité Bret – prof d'anglais rencontré à Mac Leod Ganj, ayant produit de faux diplômes pour être engagé par une école privée de Hanoï – jeune américain typique, aussi ignare, stupide et alcoolique qu'arrogant – semblent être vaguement conscients. Ils mentionnent avec un rien d'amertume la quasi impossibilité d'obtenir la nationalité vietnamienne même en épousant une Vietnamienne. Celui – israélien – à qui je demande pourquoi il cherche à obtenir une seconde nationalité ne répond pas à ma question. Comme si cette question même manifestait mon incompréhension de la nature même de la judaïté...

Ce soir après dîner alors que je fais ma promenade de santé et repasse devant la cathédrale, une moto s'arrête à ma hauteur. Je reconnais, un peu grossi, mon ancien élève Monsieur Dat. Nous décidons de prendre un verre sur Hàng Hành. Il travaille à présent pour les relations internationales de PetroVietnam, le Gazprom vietnamien, et est à ce titre conseiller de Pham Gia Khiêm, le ministre des Affaires étrangères. Il vient de se marier et sa femme est enceinte. Nous décidons de nous revoir avec son épouse, Mme Thanh, ancienne bibliothécaire du Département de français qui s'inquiétait tant de mon célibat, et un jeune prof de français que j'ai brièvement connu, Monsieur Tan.

Dat est toujours aussi avide de langues étrangère – français, anglais, portugais, italien - qu'il parle approximativement, avec un enthousiasme postillonnant et parfois toutes en même temps.

Le 4 septembre 2010

Me rends soudain compte que les mendiants et enfants sans abri qui encombraient les rues de Hanoï il y a dix ans encore, ont complètement disparu

Au soir.

Rien au fond n'a changé à Hanoï. Aujourd'hui à La Salsa. Il semble, après tout, qu'après dix ans on ne m'y a toujours pas oublié.

En 2002, peu avant mon départ, un soir où comme à l'habitude j'y mangeais seul, les serveuses me couvaient de leurs regards et me prodiguaient leurs sourires. Comme cette insistance commençait à indisposer ma digestion, je demandai à l'une d'elle pourquoi elle n'adressait pas plutôt ses sourires à un jeune Viêt de la jeunesse dorée rouge, assis un peu plus loin. « Il est plus jeune que moi, plus beau et sans doute plus riche » lui dis-je. Son sourire se figea et je pus terminer mon repas en paix.

Aujourd'hui, comme je suis installé au balcon du premier étage, la serveuse, par ailleurs aimable et attentionnée, commença a vouloir engager la conversation. Je n'avais plus constaté ce comportement nulle part depuis mon retour le 26 août. Comme pour vouloir confirmer des informations qu'elle possédait déjà, elle enfila les mêmes questions que jadis : Avais-je déjà travaillé au Vietnam ? Quel était mon pays ? Avais-je une épouse ? Des enfants ? Voyageais-je en leur compagnie ? Et pourquoi pas ?

Je lui répondis que j'étais divorcé et que mon fils de 35 ans était marié, avait des enfants et vivait aux États-Unis. Ne sachant sans doute comment réagir à une situation - voyager sans son conjoint - qui reste exceptionnelle dans sa culture, elle se lança dans l'éloge rituel du Vietnam, tout petit pays qui avait repoussé toutes les grandes puissances de la planète.

Enfin le steak de saumon que j'avais commandé arriva te je pus retrouver le calme que je cherchais.

Idem au Long Play où, en l'absence de Fox, quatre jeunes jeunes femelles considèrent avec concupiscence le vieillard que je suis. Emmenant mon verre de vin rouge, je m'installe à une table près de la fenêtre et ouvre mon carnet pour y écrire ces lignes.

Le 5 septembre 2010

Certains naissent cyniques. Les autres le deviennent. Même Mère Theresa probablement, à la fin de sa vie, l'était devenue.

L'important pour pouvoir continuer à se respecter – et avec soi, l'espèce humaine – est de pouvoir éviter la cruauté.

17 h., au Bôn Mua, ancien Au Lac Café, sur la rive ouest du lac, première endroit où je me suis assis lorsque j'arrivai à Hanoï en décembre 1996.

Observant les Vietnamiens qui y sont assis, je repense à ce que Gérard m'a dit : « Non seulement les Vietnamiens ne sourient plus mais avec l'abondance relative ils sont devenus tristes. C'est vrai qu'il y a quelque chose de triste dans leur regard, et même de dur. Durs comme ils devaient l'être pendant la guerre.

Au moment où j'écris ces lignes, un large et long courant d'air frais souffle du lac, qui convient au goût du café glacé non-sucré que je suis en train de déguster. J'espère que l'automne arrive.

Ainsi que prévu, dîner au Cha Ca en compagnie de Dat, son épouse, Mme Thanh et Tan. La carrière de Dat semble avoir été fulgurante. Il y a dix ans il n'était encore que bibliothécaire du Centre Wallonie-Bruxelles, mon employé, boutonneux, postillonnant et parfois baveux. Une irrépressible énergie, une assez grande capacité de travail, un sens aigu des relations publiques et sans doute de solides connexions dans le parti l'on mené là où il est à présent : tout en haut de la hiérarchie du PCV. Il a aussi en dix ans voyagé en Europe – il aime particulièrement l'Italie, le Portugal et la Suède – en Iraq, en Iran, à Cuba, et au Venezuela.

Le 7 septembre 2010

L'on voit encore parfois, rarement, des adolescents qui se tiennent par la main ou se tapent sur le cul, mais de manière plus discrète qu'il y a dix ans où ce spectacle était omniprésent. Et il est devenu rare qu'un garçon aborde un touriste pour «  pratiquer son anglais ». Les approches sont maintenant devenues plus prudentes, s'exprimant par des coups d'œil discrets, presque comme en Occident.

Il s'avère que la demande de cours d'anglais à Cleverlearn concerne surtout des enfants et adolescents. La plus grande partie des cours qu'ils organisent vise en fait la tranche d'âge de 4 à 14 ans. Dean, le Academic Director, après m'avoir laissé entendre qu'il me confierait des cours en entreprise sur des sites industriels et des formations au TOEFL, essaie de me fourguer des groupes d'enfants. Sur son insistance, j'assiste dimanche dernier, le 5, en observateur à un de ces cours et en assure la deuxième partie. Bien que cela se passe bien, je n'ai vraiment pas envie de m'occuper de rejetons de la classe moyenne vietnamienne émergente. Je lui fais part de ma décision de ne demander une prolongation de visa que s'il me propose des cours d'adultes. Dean, me reproche de ne pas être « trustworthy ». Je lui réponds que j'assurerai le cours en entreprise de mercredi demain ainsi que je m'y suis engagé mais que si d'ici mercredi il ne me propose pas de cours pour adultes, j'introduirai ma demande d'un visa pour l'Inde. Nous nous quittons sur un « See you Wednesday » un peu acide.

Ce matin, assis à la terrasse du Bôn Mua, j'observe un jeune vietnamien assis un peu plus loin, beau, élégant, assis seul, il joue avec son smartphone, sans doute pour s'isoler et échapper aux sollicitations éventuelles de ses hyper-sociables compatriotes, comme je le fais en lisant ou en écrivant.

Je décide que mes retrouvailles vietnamiennes ont assez duré, m'ont appris ce que je voulais savoir : si leur bouddhisme, leur langue et particulièrement la littérature des Trân continuent à m'intéresser, mes sentiments à l'égard des Vietnamiens restent ambivalents ; je les aime autant que je les déteste ; la langue vietnamienne me revient facilement ; il est facile d'obtenir des prolongations de visa – tourisme ou business ; l'Alliance française organise des cours de vietnamien pour étrangers et Mme Do Thi Thu Hà après avoir parlé un avec moi dans sa langue me confirme que je pourrais être accepté dans un groupe 'intermediate' (niveau moyen). Si donc dans un avenir proche ou lointain je voulais reprendre mon ancien projet de traduction du Tue Trung Ngu Luc, il serait imaginable de passer ici trois mois pour réactiver mes compétences dans cette langue. Je décide donc que j'ai atteint mon but et prends le chemin de l'Ambassade de l'Inde sur Tran Hung Dao.

Comme sur le formulaire, à la rubrique demandant des détails sur mes motivation, je les résume par « Sanskrit scholar », l'employé me propose de rencontrer le consul, Monsieur Rupin Sharma. Ô surprise, il est de Dharamsala, me donne l'adresse de son père, et m'accorde un visa de six mois alors que je n'en demandais que trois...

Dîné au balcon du Mediterraneo. À l'autre table une couple de Viêts aisés. La jeune femme, la vingtaine, robe vert bouteille, large décolleté, est très jolie Son mari, peut-être un peu plus âgé est enrobé, presque gros. Il porte un polo vert émeraude et un pantalon beige.

Sa jeune épouse parle beaucoup et assez fort tout en offrant ponctuellement à son compagnon la becquée d'une salade de pamplemousse aux crevettes qu'il accepte parfois. Lorsqu'il ignore l'offrande, elle ingurgite le contenu de la cuillère. Il lui répond ponctuellement mais c'est surtout elle qui parle.

Elle a l'air très excitée. La conversation semble être une discussion plutôt qu'une conversation et je vois – ce qu'elle ne peut voir – le genoux du jeune homme agité d'un tremblement nerveux. Cette beauté semble très convaincue du bien fondé des ses propos, scandalisée presque que son compagnon ne le soit pas autant qu'elle le voudrait.

Je fantasme, imaginant que l'islam essaie d'imposer son éthos et son éthique à un pays comme le Vietnam et vois la guerre de religion qui agite à présent le reste du monde comme en fait une guerre des sexes.

Ce pays a sans doute gardé beaucoup de la culture animiste qu'il partage avec les tribus primitives que les Kinh ont repoussés dans les montagnes. Dans certaines de ces tribus, dont le chamanisme est absent, les célibataires ou les impuissants étaient réduits à une marginalité radicale et sans doute poussés au suicide sinon éliminés d'une autre manière. La structure hiérarchique des indo-européens et celle des sémites, où la spécialisation professionnelle commence à jouer un rôle, représentent sans doute deux types de réponses à ces caractères archaïques des cultures égalitaires de chasseurs cueilleurs polyvalents, à la fois agriculteur, guerrier, prêtre - poêtes et paysans comme je disais jadis - où dominent encore sans doute certains traits du culte de la déesse-mère.

*

À côté de moi, au Café 38 où je prends avant de rentrer une théière de thé vîêt, très amer et sans sucre, une jeune femme se scandalise à très haute voix que son compagnon ne lui accorde aucune attention absorbé qu'il est par son smartphone. Le gars n'a d'ailleurs pas l'air de s'en soucier beaucoup, jusqu'à ce que le couple soit rejoint par un groupe de couples de leurs amis auxquels la jeune femme qui s'estime négligée fait part des causes de sa mauvaise humeur.

La nouvelle classe moyenne vietnamienne apprend le respect d'autrui et du bien commun. Ils ne crachent plus en rue et ne jettent plus les ordures dans la rue par la fenêtre. Lorsque cela arrive, les cibles atteintes réagissent par des regards courroucés, comme cela se passerait en Occident. Jadis la victime se brossait et - sagesse ou résignation - continuait son chemin.

Le 8 septembre 2010

Retourne ce matin à l'ambassade indienne pour apporter 20 $ en liquide qui me manquaient hier. De nombreux Vietnamiens attendent leur tour.

Fluctuation des sentiments. Ondes de sympathie pour les Indiens et ce qu'ils ont en commun avec nous Européens. Dans quinze jours probablement, vivant au milieu d'eux et confrontés à leur agressivité sans fard, leur saleté et leur grossièreté, je les détesterai. J'apprécierai par contre que l'état civil des individus leur soit dans la vie quotidienne aussi indifférent qu'il l'est pour nous Occidentaux.

La sournoise et souriante brutalité des Viêts lorsqu'ils sont dans leurs murs, se change en une sorte de timidité face à ces grands Indiens, bruns, aux yeux ronds, au regard noir et farouche.

En revenant par le centre-ville, je passe à l'EFEO pour demander s'il y a maintenant un chercheur qui s'intéresse à la littérature bouddhiste des Trân. Rencontre un nommé Tessier qui me répond par la négative. Il est anthropologue. Je lui demande si les coutumiers oraux ou écrits des ethnies « primitives » – que les Kinh (les Viêts), originellement une d'entre elles, apparentés au Muong, et qu'ils ont repoussés dans les montagnes – traitent du célibat et du statut des célibataires. Bien qu'il lui semble plausible que ces derniers soient poussés au suicide, le sujet n'y est à sa connaissance nulle part attesté.


Tout dans la société viêt est fait pour entretenir la dépendance ou – comme dirait Thich Nhat Hanh – l'interdépendance, de sorte que chacun, à chaque moment ait besoin de la contribution ou du consentement d'une multitude d'acteurs au sein de la famille, de la rue, du quartier, du village.

La société occidentale par contre tente de pousser l'individu à un maximum d'autonomie. Même si l'indépendance complète y est impossible et si notre société doit aussi accepter l'interdépendance, ce ne l'est pas tant entre individus qu'entre institutions et organisations. Dans la société viêt les relations entre institutions se réduisent à une poussière de rapports inter-individuels.

Le 9 septembre 2010

Tous les expats se plaignent que le prix de la vie augmente au Vietnam, surtout pour les étrangers. Les prix dans les café et restaurants qui offrent de la cuisine occidentale sont presque aussi élevés qu'en Europe. Par exemple un cappucino ou un latte me sont au Bôn Mua facturés 3 $ (60.000 VND). Plus cher qu'en Europe ! Mais ce n'est pas le cas dans les établissements gérés par des Occidentaux. À la Salsa, j'ai pour un excellent café payé 20.000 VND (1 $).

La fin de mon séjour hanoïen approche et mes conclusions, politiquement incorrectes, sont les mêmes qu'il y a dix ans. Les Viêts sont un peuple primitif apparentés à la minorité Muong des environs de Hoa Binh et Mai Chau et superficiellement sinisés. Les Chinois les appellent d'ailleurs encore Yue Nan, c'est -à-dire « Huns du Sud ». L'incapacité de la majorité d'entre eux de dépasser dans la conversation courante les thèmes du cul, de ce qu'ils appellent l'amour, de la famille et de la patrie, le confirme. Je crois cependant toujours, comme il y a dix ans, que ce peuple serait capable d'évoluer plus rapidement si le PCV acceptait un vrai pluralisme politique. Evoluer, certaines franges de l'élite de ce parti ou des milieux d'affaires avec lesquels cette élite se confond partiellement, le font d'ailleurs déjà. Mais cela reste leur privilège.

Thân, la jeune employée de Gérard qui s'apprête à quitter le pays pour la première fois pour un voyage d'un mois en Europe, et dont la sœur vit et travaille en Italie me rappelle que les rapports entre Vietnamiens et Viêt Kiêu – Vietnamiens expatriés en Occident – lorsqu'ils reviennent au pays, sont conflictuels. Sans doute parce que ces Viêt Kiêu exposés au monde extérieur voient leurs compatriotes, y compris leur « fer de lance », l'élite prolétarienne du PCV, comme ce qu'ils sont : des Nhâ Quê (paysans).

Le 10 septembre 2010

Pour échapper à la chaleur, comme à Bangkok, je me réfugie à la bibliothèque de l'Alliance française, où je continue à lire Houellebecq. Dans Les Particules (p. 87) il écrit : « Au milieu de la grande barbarie naturelle, les êtres humains ont parfois(rarement) pu [ je dirais : arrivent parfois, rarement, à] créer des petites places [bulles]chaudes irradiées par l'amour. De petits espaces clos, réservés, où régnait l'intersubjectivité et l'amour. » C'est ce type d'illusion que ma mère arriva à créer autour d'elle-même, de ma sœur et de moi. Cette bulle dura une vingtaine, une trentaine d'années peut-être. Mais ce n'était, comme tous les phénomènes culturels, qu'une illusion qui finit par se dissiper progressivement lorsque les besoins et motivations profonds de chacun des termes de ce trinôme se précisèrent, révélant un fondement fait de malentendus. En reste le souvenir, chaud, tonique, lumineux. C'est ce genre d'illusion qui donne aux humains la force de vivre.

Le 11 septembre 2010

Neuvième anniversaire du 9/11 2001. Je vivais encore à Hanoï. L'événement me fut annoncé par Outers. Je me rappelle qu'Outers et certains jeunes Vietnamiens semblaient se réjouir de l'événement. Je n'étais pas loin de m'en réjouir aussi mais pas pour les mêmes raisons. Tout ce qui était de nature à manifester la vrai nature de l'islam me paraissait positif. Je me rappelle avoir pensé et même peut-être avoir dit « Si Bin Laden n'existait pas, il aurait fallu l'inventer ».

Terry Jones, pasteur d'une obscure église pentecôtiste de Floride, qui avait menacé d'organiser un autodafé de copies du Coran à 18 heures ce soir a provisoirement mis son projet entre parenthèse en à conditions que les promoteurs d'un projet de construction d'une giga-mosquée proche du site de l'attentat renoncent à leur projet. Il espère rencontrer l'imam new-yorkais à l'origine du projet.

Suis allé ce matin chercher mon billet pour Bangkok à l'agence d'Air France qui se trouve toujours à l'entrée de Bà Triêu, où officie encore Madame Hoà. Son français ne s'est d'ailleurs pas amélioré. Cette langue devient dans la bouche des Viêts, même de ceux qui l'on longuement étudiée et pratiquée, voire qui détiennent un diplôme l'attestant, une séquence de grognements gutturo-palato-nasaux, qui étonnamment finit parfois par faire sens.

Bientôt à Bangkok donc. Ma conclusions à l'issue de ces retrouvailles risque bien d'être que la majorité des Viêts reste composée de brutes sournoises et souriantes. Cette brutalité de la majorité n'arrive heureusement pas à tout-à-fait éclipser ce que leur passé leur a laissé de mieux, et contraste avec un un raffinement qui s'exprime surtout dans leur peinture, leur art décoratif, leur cuisine, leur sens de l'aménagement des lieux. Je dois leur reconnaître cette qualité, qui comme il y a dix ans me laisse espérer...

Mais pourquoi alors m'entêter à vouloir étudier leur langue ? Pour pouvoir le leur dire en vietnamien ?

Le 13 septembre 2010

Obtenu un visa six mois, deux entrées pour l'Inde, sans quasiment le demander, comme au bon vieux temps, avant l'attentat de Bombay.

M'envole pour Bangkok le 16 à 19 h.

Dans les années 90 suivant le Doi Moi, de nombreux établissements s'ouvrirent qui avaient comme ambition de satisfaire les goûts alimentaires, culinaires, gastronomiques des étrangers. La plupart de ces cafés et restaurants étaient des joint-ventures : un partenaire occidental apportait les fonds et le savoir-faire tandis que le partenaire vietnamien facilitait les contacts avec l'administration et le fisc. Certains apportaient aussi une part de fonds, souvent très restreinte, ainsi que leurs capacité à mitonner certains plats vietnamiens susceptible de plaire aux palais des Américains, Européens et Japonais. Il n'y avait à l'époque quasiment pas de Chinois.

Très vite, dès 1998, il apparut qu'à l'horizon de ces coopérations l'agenda caché des Vietnamiens consistait à éliminer aussi tôt que possible, dès qu'ils auraient pompés capitaux et know how, la participation des étrangers.

Les Vietnamiens, dans leur hâte à se débarrasser de leurs partenaires étrangers commirent souvent l'erreur de mal évaluer leur maîtrise des compétence requises pour gérer un établissement visant une clientèle cosmopolite et d'évincer trop tôt leurs exotiques associés. Le résultat fut souvent que ces lieux furent bientôt désertés par les touristes et expats. C'est l'histoire du Moca Café sur Nhà Tho. Ouvert par Jeff, américain de New Orleans et Binh son partenaire vietnamien, ce café-restaurant connut un véritable succès qui, en trois ans, fit de Binh un millionnaire en dollars. Puis la paire se brouilla et Jeff n'arrivant plus à se faire obéir du personnel vietnamien, jeta l'éponge. À partir de là, le style de gestion du Moca, puis la carte, se vietnamisèrent de plus en plus. Lorsque je quittai Hanoï en 2002, il n'a avait quasiment plus personne en soirée et le café n'était plus fréquenté, surtout par des Viets de la nouvelle classe moyenne, que pour les petits déjeuners et les lunchs.

Dix ans après, les résultats de cette tendance sont une re-vietnamisation quasiment complète de la géographie des cafés et restaurants de Hanoï. La majorité des anciennes joint-ventures se sont recyclées pour cibler les goût de la nouvelle classe moyenne vietnamienne. Les seuls à échapper à cette tendance de fond sont ceux où les partenaires étrangers ont épousé une Vietnamienne La Salsa, le Café des Arts ainsi que le Mediterraneo, pour je ne sais quelle mystérieuse raison. Est-ce que Leonardo paie pour rester indépendant ? Je ne lui connais pas de partenaire vietnamien. Deux nouveaux établissements à capitaux exclusivement viêt arrivent cependant à s'adapter assez bien aux goûts des étrangers : Al Frescoes (cuisne mexicaine) et Paris-Deli connu surtout pour ses petits déjeûners, ses pâtisseries et ses cafés.

Le 16 septembre 2010

14 h 15

En attendant de partir pour l'aéroport et Bangkok.

Hier après-midi j'étais invité à manger par mon ancien élève et prof de Vietnamien occasionnel, monsieur Hùng, dont j'ai gardé le souvenir d'un garçon gentil même si un peu lourd..

Il passe me chercher à moto vers 14 heures au Thu Giang. Il vit à Phuc Loi dans la banlieue de Hanoï, à 12 km environs. Comme je ne sais trop qu'offrir à son épouse, et qu'à part le fait qu'il travaille comme guide de voyage pour une agence d'état récemment privatisée – il est maintenant free lance – il m'a donné peu d'indice sur sa situation financière, je lui demande si son épouse aime les fleurs. Il me répond qu'elle aime les fleurs de pêcher mais que ce n'est pas la saison. Tout le monde aime les pralines pensai-je en moi-même. Je lui demande donc de de s'arrêter à l'épicerie du Métropole où j'achète un ballotin de 15 pralines, 1$ la praline. J'aurais dû, à voir sa tête en entendant le prix de ces malheureuses pralines, deviner la suite...

Nous continuons vers la maison qu'il a construite lui-même avec l'aide de ses amis et de ses frères avant même de se marier il y a un an. Il m'explique en chemin que son épouse allaitant, elle rentre après son travail, dans la maison sa famille de l'autre côté du fleuve, dans le sud de Hanoï, où je comprends qu'elle passe le plus clair de son temps avec sa mère. Nous mangerons donc en tête-à-tête chez lui avant de passer saluer ses beaux-parents et son épouse.

Il est environs 15h30 lorsque nous arrivons dans une ruelle du village de Phuc Loi, sur la route de Haïphong. Au bout de la ruelle juste avant une route secondaire qui longe la digue elle-même longeant un bras du Fleuve Rouge, nous nous arrêtons devant une modeste bâtisse de béton peinte en vert. Hùng a l'air embarrassé, comme souvent d'ailleurs même par le passé.

Les souvenirs me reviennent. Je me suis souvent questionné sur les motivations de Monsieur Hùng dans l'amitié qu'il me témoigna maladroitement tout au long des années où je l'eus comme élève. Les miennes étaient claires : je l'avais pris comme répétiteur de vietnamien parce qu'il acceptait la version que je fournissais de ma biographie et ne me posait pas de question. Les siennes me paraissaient évidentes : l'espoir d'une recommandation pour obtenir un poste à l'Ambassade de Belgique où une bourse d'études. Je lui avais obtenu un stage à l'Ambassade, qui n'eut pas de suite.

Mais je ne m'étais jamais demandé si ces motivations pouvaient le mener à déguiser des dispositions moins amicales que celles qu'il me manifestait. Une fois seulement vers la fin de mon séjour, à l'issue d'une séance de conversation vietnamienne, alors que je lui signifiais que j'avais à faire, je sentis émaner de lui des ondes agressives.

Après m'avoir fait visité la maison de quatre pièces, dont une occupée par son frère de 26 ans, et un toit en terrasse – me laissant assis dans le salon à goûter un verre d'alcool de riz, il s'activa dans la cuisine à préparer me dit-il, du ton pompeux qui lui est coutumier, un « vrai repas vietnamien ». À l'époque déjà, il me traitait, à grand renfort de superlatifs – grand professeur - et de flatteries les plus grossières, comme les nhà quê traitaient jadis les mandarins et maintenant les cadres du Parti.

Pourquoi avais-je accepté son invitation ? Pour obtenir des informations sur lui, son évolution et à travers cela des indices sur l'évolution de la société viet et la vie dans un village de la banlieue hanoïenne presque vingt ans après les débuts du Doi Moi.

Quand il eut terminé ses préparatifs culinaires. Il vint s'asseoir en ma compagnie et nous bûmes quelques coupelles de ruou. Nous évoquâmes le passé puis nos parcours respectifs depuis 2001. Je lui racontai mon retour en Belgique puis à partir de 2004 mes nombreux séjours au Sri Lanka, au Népal et en Inde. Il me parla de ses parents, vieux et malades, ses voyages, payés par l'Agence de tourisme pour laquelle il travaillait, au Laos, au Cambodge, en Thaïlande ainsi qu'en Allemagne. Je finis part comprendre que la coïncidence de son mariage, tardif et arrangé par sa mère – il a épousé la fille d'une amie de sa mère – avec la privatisation de l'Agence pour laquelle il travaillait faisant de lui un « free lance » alors qu'auparavant il bénéficiait des revenus stables d'un fonctionnaire, le met dans une situation financière difficile.

Nous passâmes à table vers 18 h. Pâté de viande de porc et gâteau de riz gluant. Ni légume, ni salade.
Je comprends qu'à ce régime, si c'est son ordinaire, il ait pris du poids et n'ait pas l'air en grande forme.

Vers 20 h., je sens chez lui une immense détresse mêlée de ressentiment. Ai-je commis une erreur en lui disant que je crois que pour l'Europe, l'avenir est à l'Est et dans une alliance avec la Russie puisque celle-ci n'est plus communiste ? Est-il choqué que, ne travaillant plus, ma pension me permette quand même de voyager une grande partie de l'année ? Il commente les conditions de vie de la plupart des Vietnamiens en ponctuant son discours de « Vous comprenez Monsieur Huynen ? » où je sens des vibrations agressives.

Je précipite un peu le départ pour la maison de ses beaux parents, et lui rappelle de prendre le ballotin de pralines qu'il a mis au frigo car il fait encore très chaud. Il me regarde d'un air ahuri et me dit « mais Monsieur Huynen, je croyais que vous aviez acheté ces chocolats pour vous ; les Vietnamiens ne mangent pas de pralines. Il aurait mieux valu que vous offriez du lait en poudre pour le bébé.»

C'est à mon tour de me sentir abasourdi. Pourquoi ne m'a-t-il pas plus clairement signifié que du lait en poudre aurait été fort apprécié ? Comme je le sens fâché, je commence à me demander si l'alcool de riz que nous avons bu ne commence pas à affecter son comportement et lui dis que je me sens fatigué et préférerais qu'il me ramène en ville. Je ferai la connaissance de son épouse lors de mon prochain voyage au Vietnam, lui dis-je. Il n'insiste pas trop et me dépose au bord du lac Hoan Kiêm. En le quittant je lui dis que le rapport entre culture est difficile, que souvent ces difficultés tiennent au fait que même si l'on comprend les mots d'une langue, si l'on n'en connaît pas, ou mal, le référent culturel, on ne comprend simplement pas ce que l'autre dit. Je lui ai laissé la boîte de chocolats mais avant de m'éloigner je glisse un billet de 100 000 VND dans la poche de sa chemise. Il accepte sans mot dire.

De retour dans ma chambre je tape « salaire moyen Vietnam 2010 » dans Google et trouve qu'un cadre supérieur gagne en moyenne 500 $ / mois, un ouvrier ou un employé 150 $. La boîte de praline m'a coûté 15 $. Bien que le salaire moyen ait quadruplé en 10 ans – il était de environ 40 $ en 2002 – les signes d'affluence dans le centre de Hanoï, et le fait que certains Vietnamiens aiment et mangent des pralines, m'avait fait oublier que l'écart reste encore considérable.  

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