Dimanche, le 17 octobre 2010
Du mardi 12 au jeudi 14 excursion guidée par Tashi, jeune moine népalais (Sherpa) de rite tibétain. Nous sommes cinq voyageurs : un couple de Suisses, une juive brésilienne, un ingénieur français travaillant dans la Silicon Valley et moi-même. Le premier jour nous visitons la colonie tibétaine de Bir, où se trouve le monastère niyngma pa auquel Tashi est affecté. Nous y assistons à la fameuse « danse des lamas ». Le soir nous sommes hébergés dans une somptueuse guesthouse voisine gérée par les Kagyu. Cette guesthouse et le monastère-école attenant sont financés par de riches donateurs taïwanais. Le 13 nous continuons vers Dzong Sar College Chanuntra, université monastique, puis Revelsar, où Padmasambhava, alias Guru Rimpoche, en route vers le Tibet pour y introduire le bouddhisme (8e EC), aurait séjourné dans une grotte que l'on peut encore visiter. On y découvre une vue impressionnante sur le lac et l'Himalaya. Nous y dormons dans une guesthouse plus modeste mais très confortable dont les chambres ouvrent sur des balcons donnant vue sur le lac. Le jeudi est consacré à la visite des grottes et temples avoisinant avant de reprendre la route vers Bir et Dharamsala.
Cherchant à quitter Dharamsala quelques jours mais ne voulant pas me lancer seul dans l'aventure, je m'étais laissé séduire par ce prospectus distribué en rue par un moine et par la perspective de découvrir le lac Revelsar. Bien que je ne le regrette pas, cette brève équipée a aussi contribué à me libérer de ce qui me restait de naïveté vis-à-vis du sangha, en l'occurrence tibétain.
Très vite il m'apparaît que Tashi est surtout intéressé par le fric. Indépendamment ou en plus du prix de l'excursion (80 $), avant d'être reçus par l'abbé du monastère de Bir, il nous remet une enveloppe destinée à contenir la donation que nous sommes censés remettre à l'abbé en échange de l'entrevue et du don des fameuses écharpes blanches (kata).
Le lendemain alors que nous conversons un peu à l'écart des autres touristes, Tashi me dit en plaisantant que je suis « un homme riche ». Sentant venir la tentative de mise en condition, je le détrompe et lui dis de s'adresser plutôt à Cyril, l'ingénieur français, fils de banquier, qui pourra de plus, ajoutai-je, l'aider gratis à faire un site web pour son agence de voyage bouddhiste.
A l'issue du voyage, Tashi nous convie, comme si cela allait de soi, à une réunion le lendemain, vendredi. Au programme : organisation d'une visite ultérieure de l'école tibétaine du Lac Dal au dessus de Mac Leod Ganj et offrande de fruits à ces quelque 250 élèves. Sans que cela soit clairement précisé, il apparaît que nous serons les heureux contributeurs à cette bonne oeuvre. Je n'assiste pas à cette première réunion, car j'ai autre chose à faire à cette heure. Je téléphone cependant à Tashi pour lui demander s'il n'a pas trouvé mon GSM, oublié dans la voiture et si non, qu'il me donne le n° de mobile du chauffeur, ce qu'il fait, avant de me dire de l'appeler lorsque j'arriverai à proximité de sa résidence, près du Lung Ta, restaurant tibéto-japonais de sorte qu'il puisse venir me chercher pour assister à la fin de la réunion. De nouveau j'ai l'impression que le jeune (35 ans ?) renard considère ma participation à cette réunion comme « allant de soi » et flaire de plus en plus la tentative de « mise sur orbite » ou de « mise en condition ». Mais je me rends au rendez-vous du samedi matin, en fait surtout pour revoir une dernière fois les compagnons de voyage et échanger les e-mails. Le projet de distribution de pommes a été annulé et remplacé par la possibilité de faire une donation.
Je décide d'accompagner le groupe à l'école tibétaine, un vaste campus où les élèves, de 4 à 18 ans sont logés par groupes de huit dans des maisons gérées par des « mamans ». L'endroit est bien situé et d'une propreté remarquable. Mais de nouveau, maladresse de leur part, ou indélicatesse manifeste, avant même de visiter l'endroit, on nous mène directement au bureau du trésorier, chargé de recevoir les sponsors et leurs donations ou engagements. Je ne suis pas le seul à sentir l'oignon. Maureen, italienne de Bergame pourtant bien disposée vis-à-vis de tout ce qui est tibétain – elle étudie la langue et séjourne dans un monastère – émet le souhait de visiter l'école avant de « passer à la caisse ». Chacun se fend de 500 INR et Maureen de 1000 INR. En tout 3000 INR, 60 dollars pour une heure de visite de l'école, c'est bien payé. Mais on nous laisse quand même deviner que certains donateurs sont beaucoup plus généreux.
Ce soir là, je rencontre à nouveau Tashi sur Yogivara alors que je reviens de ma promenade de l'après-midi. Il vit à proximité me dit-il et m'invite à visiter sa chambre. Je suis un peu pressé, dois bientôt m'administrer ma piqûre d'insuline retard et l'invite plutôt à partager mon repas. Il accepte. Pendant que je prépare un repas de riz rouge, lentille, citrouille, tomate et tofu, il crée à partir de mon ordinateur un web site pour son agence d'excursions bouddhistes. Nous nous quittons une paire d'heures plus tard, moi pour faire mon habituelle marche post-prandiale autour du Main Chowk, lui pour regagner sa chambre, qu'il me fait visiter au passage.
Ce matin, vers 9 heures, à peine réveillé, la sonnerie de mon GSM retentit. C'est Tashi qui après m'avoir souhaité le bonjour me demande de lui "prêter" 5 000 INR (120 $). Bien que n'entretenant plus beaucoup d'illusion à l'égard de la gent monastique, je suis un peu soufflé que ce jeune homme que je connais à peine s'autorise d'un début d'intimité pour me solliciter. Il a de plus, semble-t-il, besoin de cet argent immédiatement.
Il m'apparaît à présent que Tashi, en tant que Sherpa, tribu dont l'encadrement de groupes de touristes constitue l'activité professionnelle traditionnelle, a été choisi par une mafia monastique comme organisateur et racoleur d'excursions bouddhistes destinées à financer d'abord l'équipement du monastère de Bir en paneaux solaires. Parfaitement légitime et même louable si Tashi n'avait as recours à des stratégies, y compris l'intimidation non pas physique mais « spirituelle », auxquelles on pourrait s'attendre d'un marchand de tapis mais non d'un moine bouddhiste. On sent très clairement que dans sa tête comme sans doute dans celle de beaucoup de Tibétains ne connaissant du monde que la Chine, le Népal ou l'Himachal Pradesh, tous les touristes occidentaux sortent du même moule, pressés d'être acceptés, sensibles à la magie des oripeaux monastiques, réceptifs aux poncifs des bouddhismes traditionnels asiatiques sur les « mérites », l'accès rapide à la libération (dont les Nyingma Pa se sont fait une spécialité) , et sur ce fast track, le bénéfice à retirer de la générosité.
Comme Tashi, sans être vraiment un play boy, joue parfois aussi de son charme, je ne sais trop quel adjectif accoler à ses tactiques. Sont-elles celles d'un racoleur, d'un rabatteur, ou d'un gigolo transcendantal ? J'entrevois comment dans la culture tibétaine la sublimation de l'attrait que peut exercer le charme naturel d'un beau gosse de moine peut-être à la base du culte du guru.
A sa demande je réponds que, contribuant déjà à un projet à Lumbini dans le sud du Népal, je ne peux lui « prêter » plus de 2 000 INR mais ne serai pas libre avant 12 h 30. Rendez-vous est pris au Green Hotel. Ces 2 000 INR (40 $) sont en fait de ma part un test. S'il ne peut ou ne veut me les rembourser, il m'évitera sans doute et je serai débarassé de lui et de ses pieuses sollicitations. S'il me les rembourse, c'est soit qu'il est foncièrement honnête soit qu'il a fait des progrès dans sa compréhension des rapports inter-culturels, et nous pourrons continuer à être amis.
Du mardi 12 au jeudi 14 excursion guidée par Tashi, jeune moine népalais (Sherpa) de rite tibétain. Nous sommes cinq voyageurs : un couple de Suisses, une juive brésilienne, un ingénieur français travaillant dans la Silicon Valley et moi-même. Le premier jour nous visitons la colonie tibétaine de Bir, où se trouve le monastère niyngma pa auquel Tashi est affecté. Nous y assistons à la fameuse « danse des lamas ». Le soir nous sommes hébergés dans une somptueuse guesthouse voisine gérée par les Kagyu. Cette guesthouse et le monastère-école attenant sont financés par de riches donateurs taïwanais. Le 13 nous continuons vers Dzong Sar College Chanuntra, université monastique, puis Revelsar, où Padmasambhava, alias Guru Rimpoche, en route vers le Tibet pour y introduire le bouddhisme (8e EC), aurait séjourné dans une grotte que l'on peut encore visiter. On y découvre une vue impressionnante sur le lac et l'Himalaya. Nous y dormons dans une guesthouse plus modeste mais très confortable dont les chambres ouvrent sur des balcons donnant vue sur le lac. Le jeudi est consacré à la visite des grottes et temples avoisinant avant de reprendre la route vers Bir et Dharamsala.
Cherchant à quitter Dharamsala quelques jours mais ne voulant pas me lancer seul dans l'aventure, je m'étais laissé séduire par ce prospectus distribué en rue par un moine et par la perspective de découvrir le lac Revelsar. Bien que je ne le regrette pas, cette brève équipée a aussi contribué à me libérer de ce qui me restait de naïveté vis-à-vis du sangha, en l'occurrence tibétain.
Très vite il m'apparaît que Tashi est surtout intéressé par le fric. Indépendamment ou en plus du prix de l'excursion (80 $), avant d'être reçus par l'abbé du monastère de Bir, il nous remet une enveloppe destinée à contenir la donation que nous sommes censés remettre à l'abbé en échange de l'entrevue et du don des fameuses écharpes blanches (kata).
Le lendemain alors que nous conversons un peu à l'écart des autres touristes, Tashi me dit en plaisantant que je suis « un homme riche ». Sentant venir la tentative de mise en condition, je le détrompe et lui dis de s'adresser plutôt à Cyril, l'ingénieur français, fils de banquier, qui pourra de plus, ajoutai-je, l'aider gratis à faire un site web pour son agence de voyage bouddhiste.
A l'issue du voyage, Tashi nous convie, comme si cela allait de soi, à une réunion le lendemain, vendredi. Au programme : organisation d'une visite ultérieure de l'école tibétaine du Lac Dal au dessus de Mac Leod Ganj et offrande de fruits à ces quelque 250 élèves. Sans que cela soit clairement précisé, il apparaît que nous serons les heureux contributeurs à cette bonne oeuvre. Je n'assiste pas à cette première réunion, car j'ai autre chose à faire à cette heure. Je téléphone cependant à Tashi pour lui demander s'il n'a pas trouvé mon GSM, oublié dans la voiture et si non, qu'il me donne le n° de mobile du chauffeur, ce qu'il fait, avant de me dire de l'appeler lorsque j'arriverai à proximité de sa résidence, près du Lung Ta, restaurant tibéto-japonais de sorte qu'il puisse venir me chercher pour assister à la fin de la réunion. De nouveau j'ai l'impression que le jeune (35 ans ?) renard considère ma participation à cette réunion comme « allant de soi » et flaire de plus en plus la tentative de « mise sur orbite » ou de « mise en condition ». Mais je me rends au rendez-vous du samedi matin, en fait surtout pour revoir une dernière fois les compagnons de voyage et échanger les e-mails. Le projet de distribution de pommes a été annulé et remplacé par la possibilité de faire une donation.
Je décide d'accompagner le groupe à l'école tibétaine, un vaste campus où les élèves, de 4 à 18 ans sont logés par groupes de huit dans des maisons gérées par des « mamans ». L'endroit est bien situé et d'une propreté remarquable. Mais de nouveau, maladresse de leur part, ou indélicatesse manifeste, avant même de visiter l'endroit, on nous mène directement au bureau du trésorier, chargé de recevoir les sponsors et leurs donations ou engagements. Je ne suis pas le seul à sentir l'oignon. Maureen, italienne de Bergame pourtant bien disposée vis-à-vis de tout ce qui est tibétain – elle étudie la langue et séjourne dans un monastère – émet le souhait de visiter l'école avant de « passer à la caisse ». Chacun se fend de 500 INR et Maureen de 1000 INR. En tout 3000 INR, 60 dollars pour une heure de visite de l'école, c'est bien payé. Mais on nous laisse quand même deviner que certains donateurs sont beaucoup plus généreux.
Ce soir là, je rencontre à nouveau Tashi sur Yogivara alors que je reviens de ma promenade de l'après-midi. Il vit à proximité me dit-il et m'invite à visiter sa chambre. Je suis un peu pressé, dois bientôt m'administrer ma piqûre d'insuline retard et l'invite plutôt à partager mon repas. Il accepte. Pendant que je prépare un repas de riz rouge, lentille, citrouille, tomate et tofu, il crée à partir de mon ordinateur un web site pour son agence d'excursions bouddhistes. Nous nous quittons une paire d'heures plus tard, moi pour faire mon habituelle marche post-prandiale autour du Main Chowk, lui pour regagner sa chambre, qu'il me fait visiter au passage.
Ce matin, vers 9 heures, à peine réveillé, la sonnerie de mon GSM retentit. C'est Tashi qui après m'avoir souhaité le bonjour me demande de lui "prêter" 5 000 INR (120 $). Bien que n'entretenant plus beaucoup d'illusion à l'égard de la gent monastique, je suis un peu soufflé que ce jeune homme que je connais à peine s'autorise d'un début d'intimité pour me solliciter. Il a de plus, semble-t-il, besoin de cet argent immédiatement.
Il m'apparaît à présent que Tashi, en tant que Sherpa, tribu dont l'encadrement de groupes de touristes constitue l'activité professionnelle traditionnelle, a été choisi par une mafia monastique comme organisateur et racoleur d'excursions bouddhistes destinées à financer d'abord l'équipement du monastère de Bir en paneaux solaires. Parfaitement légitime et même louable si Tashi n'avait as recours à des stratégies, y compris l'intimidation non pas physique mais « spirituelle », auxquelles on pourrait s'attendre d'un marchand de tapis mais non d'un moine bouddhiste. On sent très clairement que dans sa tête comme sans doute dans celle de beaucoup de Tibétains ne connaissant du monde que la Chine, le Népal ou l'Himachal Pradesh, tous les touristes occidentaux sortent du même moule, pressés d'être acceptés, sensibles à la magie des oripeaux monastiques, réceptifs aux poncifs des bouddhismes traditionnels asiatiques sur les « mérites », l'accès rapide à la libération (dont les Nyingma Pa se sont fait une spécialité) , et sur ce fast track, le bénéfice à retirer de la générosité.
Comme Tashi, sans être vraiment un play boy, joue parfois aussi de son charme, je ne sais trop quel adjectif accoler à ses tactiques. Sont-elles celles d'un racoleur, d'un rabatteur, ou d'un gigolo transcendantal ? J'entrevois comment dans la culture tibétaine la sublimation de l'attrait que peut exercer le charme naturel d'un beau gosse de moine peut-être à la base du culte du guru.
A sa demande je réponds que, contribuant déjà à un projet à Lumbini dans le sud du Népal, je ne peux lui « prêter » plus de 2 000 INR mais ne serai pas libre avant 12 h 30. Rendez-vous est pris au Green Hotel. Ces 2 000 INR (40 $) sont en fait de ma part un test. S'il ne peut ou ne veut me les rembourser, il m'évitera sans doute et je serai débarassé de lui et de ses pieuses sollicitations. S'il me les rembourse, c'est soit qu'il est foncièrement honnête soit qu'il a fait des progrès dans sa compréhension des rapports inter-culturels, et nous pourrons continuer à être amis.
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