Popular Posts

dimanche 31 octobre 2010

Visite d'Obama en Inde. Inde, Pakistan, USA, et Chine. Laïcité à l'indienne

Le 30 octobre 2010



« ISI has a Nepal set-up too, says Headley, American terrorist reveals that unit uses Nepalese Muslims through their families in India » [L'ISI a une antenne au Népal également, déclare Headley. Le terroriste américain révèle que cette antenne utilise des musulmans népalais ayant de la famille en Inde] titrait le Times of India du 28 octobre. De cela je me doute depuis que je connais le Népal. Ce pays ai-je quasiment immédiatement pensé lorsqu' en 2006 je le visitai une première fois,  représente exactement le genre d'environnement – frontières indo-népalaise poreuse, sécurité déficiente à l'aéroport de Katmandou – où des membres d'Al Quaeda ou autres nébuleuses terroristes pourraient échapper aux recherches des Services Secrets occidentaux ou indiens. L'article commet cependant une erreur factuelle en situant la minorité musulmane dans le Sud-Est du Terai alors qu'elle vit majoritairement dans le Sud-Ouest, immédiatement à l'ouest de Bhairawa (Siddhartha Nagar). Lumbini est d'ailleurs entouré de villages musulmans de trois côtés. Cette antenne népalaise serait dirigée depuis Karachi par Abdur Rehman, ancien major de l'armée pakistanaise. 



« US makes truce on Headley blip » annonçait hier en première page le Times of India (29 October). Pour dissiper les accusations indiennes de négligence (sloppiness) des services secrets américains lorsque les attaques venant du territoire pakistanais visent l'Inde – et non l'Afghanistan ou les pays membres de l'OTAN – le directeur de la NI (National Intelligence) des USA a ordonné une enquête sur la manière dont les différents services et départements ont communiqué suite aux alertes émanant de deux des épouses de Headley – un des concepteurs de l'attentat de Mumbai - insistant qu'il n'y avait en tous cas jamais eu de rétention intentionnelle d'information de la part des USA.



Le Times of India (30 octobre) annonce que les officiels américains préparant la visite du président Obama ont mentionné l'économie 26 fois, les exportations américaines 17 fois, et le lien stratégique 3 fois. Il publie aussi un article (Pakistan on The Mind) où l'américain Bruce Riedel (Brookings Institution, ancien conseiller du Président Obama) prévient que l'agenda officiel portera essentiellement sur les échanges économiques, la vente d'armes, le changement climatique, et la lutte contre le terrorisme mais que « ce sera le Pakistan qui dominera les conversations privées entre Obama, Manmohan Singh et Sonia Gandhi parce que l'avenir du Pakistan constitue aujourd'hui la question principale en Asie du Sud. Ce pays, épicentre du jihadisme global, contrôlant la plus grande partie du trafic commercial vers l'Afghanistan, et dont l'armée combat les Talibans dans le Sud tandis qu'elle les soutient dans le Nord, représente d'après l'auteur le danger principal pour la paix mondiale mais particulièrement pour l'Amérique et l'Inde. L'Amérique doit cependant, poursuit l'article, éviter d'alimenter la paranoïa pakistanaise en l'assurant que ses intérêts légitimes en Afghanistan ne sont pas menacés, en particulier que la croissance de l'influence et des intérêts indiens indiens en Afghanistan ne menace pas le tracé de la Ligne Durand séparant la minorité pachtoune pakistanaise de leurs frères majoritaires en Afghanistan. Cette frontière n'est en effet pas reconnue par le gouvernement Afghan qui a des prétentions sur les territoires en majorité pachtounes du Pakistan.

Le contrôle de la situation au Pakistan ne pourra cependant aboutir qu'en impliquant l'Inde et les USA mais aussi la Chine conclut l'article.



La Chine cependant semble mal accepter le regain d'influence des USA en Asie du Sud-Est, qui fait suite aux provocations de l'Empire du Milieux en mer de Chine du Sud. Elle n'accepte pas mieux le redéploiement de la diplomatie indienne vers l'Asie du Sud-Est (Vietnam et Malaisie) et de l'Est (Japon et Corée du Sud), dessinant en pointillé les contours d'une possible alliance des démocraties de l'Asie du Sud et de l'Est autour d'une Chine dictatoriale. Ce que la présente réunion de l'ASEAN (ANASE) à Hanoï, à laquelle participaient la Chine, les USA et l'Inde, vient de mettre en évidence. Latha Reddy, Secrétaire aux affaires étrangère (Est) répond à un article du Quotidien du Peuple,  soupçonnant la politique indienne dite « Look East » de renforcement des relations avec le Japon, le Vietnam et la Malaysie, de viser à "encercler la Chine". Latha Reddy affirme qu'il s'agit de renforcer des relations bilatérales déjà anciennes et que cette démarche ne vise aucun pays tiers.



Cette nouvelle redistribution des cartes pourrait cependant donner aux USA et à l'Inde un levier de pression sur la position de la Chine par rapport au Pakistan et en particulier sur la livraison de deux réacteurs nucléaires à ce pays. .



*



À l'issue d'un procès portant sur le meurtre d'une jeune épouse en rapport avec le montant d'une dot – y manquaient un dressoir, un enregistreur et un raccord de bouteille à gaz – la Haute Cour de Mumbay a déclaré qu'il est du devoir d'un époux de défendre son épouse contre les in-laws (beau-parents). L'époux, 52 ans, âgé de 31 ans à l'époque des faits, a été condamné à trois ans de prison (Ibid.).



Laïcité à l'indienne



Rowan Williams, archevêque de Canterbury, répondant à la question « Comment situeriez vous le pluralisme à l'indienne par rapport à la laïcité française ? » lors d'une conférence (Chevening Lectures) au British Council de Delhi, déclare : «  Alors que le pluralisme indien reconnaît aux confessions religieuses, toutes égales devant la loi, d'être actives et visibles, la laïcité occidentale semble vouloir prendre le chemin de confessions religieuse [discrètes au point d'être] 'invisibles '. L'exemple de l'Inde nous rappelle que ce n'est pas la seule ni la meilleure manière d'assurer la neutralité de l'état dans les sociétés plurielles ».



R.Williams ne dit pas que sur ce chemin l'Inde est à présent suivie par une grande partie du monde « anglo » et en tous cas le Royaume-Uni et les USA. L'interdiction de la burqua, du voile et des minarets sont des phénomènes jusqu'à présent exclusivement continentaux. Une fracture entre l'Europe continentale et l'aile occidentale, « anglo-saxonne », de l'Alliance atlantique serait elle en train de s'approfondir de ce point de vue aussi, insérant comme une zone tampon entre un Extrême-Orient (Chine, Vietnam, Japon, Corée) où l'islam et le terrorisme islamique sont remarquablement discrets et un Extrême-Occident où les appartenances religieuses, continueraient à être libres de s'affirmer et de s'affronter, comme elles le font depuis quarante ans. Les premiers détournements d'avions et attentats remontent en effet aux années soixante-dix, visent exclusivement l'Ouest et épargnent remarquablement un Extrême-Orient qui a su garder les religions à leurs places. À cela, la myopie intellectuelle de l'archevêque semble laisser croire que suffiront de pieuses mises en garde adressées aux politiques « de ne pas exploiter les religions à des fins politiques ».



*



Alerte dans le fret aérien provenant du Yémen via Dubai, à destination des USA et du Royaume-Uni. Deux des vingt-sept colis découverts, aux dernières nouvelles, « auraient pu exploser ». Les services secrets américains auraient été alertés par leurs collègues saoudiens. L'Arabie wahabite, autre exemple avec le Pakistan de la structurelle duplicité de l'islam, d'une part promeut sa version intégriste de l'islam – le wahabisme – et d'autre part, depuis qu'elle est elle-même la cible de plus intégristes qu'elle même, collabore ponctuellement avec les puissances infidèles.



Le 31 octobre 2010



« Les USA apporteront-ils ou non leur soutien à un siège permanent pour l'Inde au Conseil de sécurité de l'ONU ? » demande le Sunday Times. Pourquoi Obama ne s'engage-t-il pas plus franchement comme Bush II le fit en faveur de l'acceptation de l'Inde au sein du club des nations dotées d'armes nucléaires ? Les USA attendent probablement de voir comment l'Inde, en tant que membre temporaire du CS votera dans ce cadre au cours des deux années qui viennent. Dans le passé l'Inde a la plupart du temps voté contre les propositions des USA (90% de votes contre). Ces dispositions indiennes sont peu-être en train de changer. Symptôme : l'Inde s'est jointe aux USA lors du vote sur le nucléaire iranien.



D'après le Sunday Tribune l'Inde vient d'annoncer à Hanoï, dans le cadre de sa politique « open sky » avec les pays de l'ASEAN, que la possibilité d'octroi de visas à l'arrivée serait ouverte aux ressortissants vietnamiens, cambodgiens, laotiens et philippins à partir du 1er janvier 2011. Le même journal élabore sur ce thème (p.21) en rappelant que l'Inde a signé l'année dernière un accord avec l'ASEAN portant sur les échanges de biens, accord qu'elle voudrait maintenant, en contrepartie d'un plus large accès de sa production pharmaceutique, élargir à la libre circulation de la main d'oeuvre spécialisée – informaticiens, électroniciens, paramédicaux, enseignants – entre ces pays.



*



Cet après-midi, un bonhomme déguisé en grizzli entre dans les magasins du Main Chowk et de Temple Road, émettant d'effrayants grognements et refusant d'en sortir à moins d'être payé de quelques paisas. Comme la célébration de Halloween et de Diwali coïncide, et que depuis des décennies les expats et baba-cools de Mac Leod Ganj y célèbrent cette fête païenne européenne, je ne sais si le bonhomme incarne Ravana, personnification du mal pour les hindous, ou quelque sorcier du folklore nord-européen.

lundi 25 octobre 2010

L'Inde, les Jeux du Commonwealth, le Pakistan, la Chine et les USA.

Le 21 octobre 2010




À la veille de trois jours de "dialogue stratégique" entre les USA et le Pakistan, et à quelques jours de la visite du Président Obama les Indiens continuent à s'inquiéter qu'une partie de l'aide américaine censée être utilisée pour renforcer la capacité du Pakistan de poursuite des différents groupes terroristes présents sur son territoire dans le Nord Waziristan à la frontière Afghane, soient détournée pour renforcer les lignes de défense de ce pays contre l'Inde.



Cette aide devrait se monter à deux milliards de dollars, s'ajoutant à des milliards de dollars en aide militaire et aux 7,5 milliards en aide non-militaire à la lutte anti-terroriste étalés sur cinq ans du Kerry-Lugan-Berman Bill. Chidanad Rajghatta (Times of India, October 21, 2010) s'étonne que ce pactole soit envisagé deux semaines après que le Ministre indien de la Défense, AK Antony, se soit ouvert à Washington de sa crainte que les armes et équipements fournis par les Américains ne soient dirigés contre l'Inde, alors que par ailleurs le plus gros contrat d'armement entre l'Inde et les USA (10 milliards de dollars) vient d'être signé cette année et qu'un second contrat de la même importance (126 avions de combat multi-rôle) devrait être discuté lors de la visite du Président Obama au début de novembre. Alors que également, l'implication du Pakistan, « ce douteux allié ... maniant le terrorisme d'état comme instrument politique » dans l'attentat du 26/11/2009 à Bombay est avérée, de même que la présence d'Osama Bin Laden au Pakistan où d'après un officiel de haut rang de l'OTAN il vivrait dans « un confort relatif » ‒ et certainement pas dans une grotte ‒ protégé par les natifs et les Services secrets pakistanais (ISI), poursuit le journaliste.







David Headley et Gilani



Je notais ici, 6 janvier 2010, qu'un musulman d'origine américaine, issu d'un couple mixte, David Headley alias Daood Gilani, suspect d'avoir contribué à l'organisation de l'attaque de Bombay en 2008, avec l'aide du mouvement terroriste pakistanais Lashkar e Taiba (LeT) n'est autre que le fils du demi-frère de Daniel Gilani, Porte-parole du Premier ministre pakistanais, Sayed Yusuf Reza Gilani.



La presse indienne en reparle fréquemment ces derniers temps. Le Times of India (18 octobre) rappelle que deux des trois épouses de Headley-Gilani (dont une Américaine et une Marocaine) avaient prévenu le FBI des activités suspectes de leur époux en 2005 et en 2008, peu avant l'attentat de Mumbai. Mike Hammer, porte-parole du NSC (National Security Council, White House) répond que ces informations étaient trop générales pour les communiquer aux Indiens : « Had we known about the timing and other specifics related to the Mumbai attacks, we would have immediately shared those details with the government of India ».



David Coleman Headley, alias Daood Gilani, a plaidé coupable devant une cour fédérale américaine et avoué aux enquêteurs indiens qui eurent accès à lui à cette occasion, que des membres des services secrets pakistanais (ISI) étaient impliqués dans chaque initiative importante du LeT et qu'il avait personnellement été entraîné par d'ancien officiers et vétérans de l'armée pakistanaise ayant opéré sur le front Cachemiri avec l'Inde, entre autre le Major Iqbal et le Lieutenant Colonel Hamza (Times of India, 20 October).



Le Times of India (21 October, 2010) ajoute aujourd'hui des précisions tirées de la moisson d'informations récoltées par les enquêteurs indiens (NIA : National Investigation Agency). Non seulement Mumbai mais aussi Pune, Goa, Pushkar et Delhi auraient dû être visés. Daood Gilani aurait filmé les abords de la résidence du Premier ministre indien en mars 2009 mais considéra l'appareil sécuritaire l'entourant trop difficile à pénétrer. Delhi aurait échappé à un attaque majeure suite à l'interception à la frontière d'un ressortissant pakistanais chargé, sur la recommandation de Gilani -Headley, de s'en prendre au National Defence College. Les concepteurs de ce plan espéraient ainsi tuer « plus d'officiers de l'armée indienne qu'au cours de toutes les guerres indo-pakistanaises ».



*



Les retombées du quasi-fiasco des Jeux du Commonwealth se poursuivent, le Centre (gouvernement central, en particulier le SAI, Suprem Audit of India, et CAG, Comptroller and Auditor General) ayant promis enquêtes et sanctions. Kalmadi, président du Comité olympique indien n'a pas été invité à la réception en l'honneur des athlètes indiens médaillés ; l'avance globale consentie à l'entrepreneur privé Emaar basé à Dubai (1 milliard 230 millions de INR) a été bloquée et une procédure de récupérations d'autres fonds déjà engagés va être lancée par le Ministère du développement urbain (UD) et le DDA (Delhi Development Authority).



Bien que certains grands hôtels, hébergeant les officiels, annoncent de bons résultats, l'industrie hôtelière à New Delhi n'a enregistré que 40 % d'occupation contre 90 % escomptés. Sur les 30 000 chambres supplémentaires prévues à la demande du Centre, 5 000 ont été réservées, un « all time low » jamais enregistré pour la période. Les pertes quotidiennes pour l'industrie des aliments et boissons (Food and Beverages Industry) se monteraient à 50 millions de INR par jour.



Par ailleurs on apprend que les télévisions dans les chambres du village olympique n'ont jamais fonctionné, pas plus que les connections WIFI à l'internet annoncées, sans parler des prises de courant non protégées dans les douches, de tuyaux d'incendies non raccordés et de chauffeurs ne parlant pas l'anglais ou ne connaissant pas la carte de la ville (Times of India, 20 October, 2010).



Le 22 octobre 2010



L'étau se resserre sur le Comité Olympique, Kalmadi et certains de ses collaborateurs immédiats. The Indian Express tente aujourd'hui un premier le bilan des résultats d'enquête du CVC (Central Vigilance Commission) relativement aux Jeux du Commonwealt : 200% de dépassement budgétaire (6 milliards 680 millions de INR au lieu de 2 milliards 221, 18 millions de INR ; pas de contrôle du cahier des charges ; contrats gonflés au bénéfice de firmes qui ne remplissaient pas les critères d'éligibilité ; tarifs différents, parfois de 300 %, pour des biens identiques fournis à différents moments ; fonds allouées pour des biens et services inutiles. Par ailleurs le Times of India annonce que la main d'œuvre non qualifiée employée (70.000 ouvriers) in extremis pour rendre les sites olympiques fonctionnels ou habitables a été payée à un taux inférieur ( entre 110 et 130 INR/jour) au salaire minimum (203 INR/jour) ou attend encore de l'être. De même pour la main d'œuvre qualifiée payée 200 INR/jour au lieu de 248 INR/jour.



Le même quotidien relève qu'à l'issue du « dialogue stratégique » entre les USA et le Pakistan, le président Obama a annoncé qu'il visiterait le Pakistan en 2011 comme prévu, décevant les espoirs de la délégation pakistanaise de haut niveau – elle comprenait le ministre des affaires étrangères Qureishi et le général Kayani – d'une visite précédant la visite d'Obama en Inde le 6 novembre, ou la suivant immédiatement.



La Chine, autre sujet d'inquiétude pour l'Inde, l'est aussi pour le Japon. Cette nouvelle conjoncture pousse ces deux derniers pays à resserrer des liens considérés jusqu'à présent comme allant de soi et un peu négligés. L'éditorial de Harsh V. Pant, enseignant au King's College de Londres, préconise « un rôle plus important pour la marine indienne en Mer de Chine et pour les Forces d'autodéfense japonaises dans l'Océan indien, ajoutant que cela serait encore mieux si les USA participaient à ces manœuvres indo-japonaises ». Les récentes initiatives chinoises sur la frontière sino-indienne en Arunachal Pradesh et l'incident entre un navire de pêche chinois et les garde-côtes japonais dans les eaux territoriales des Sengaku ne peuvent que « rapprocher l'Inde et le Japon » et renforcer le système d'alliances des pays de la région avec les USA, qui en définit l'architecture sécuritaire.



Rapporté de Kaboul (Ibidem.), par Deb Riechmann : Qiyamuddin Kashaaf, porte-parole de la Sura (Conseil de Paix) récemment mis en place par le gouvernement Afghan comme cadre des négociations avec certains Talibans, souhaite que les négociations soient placées sous les auspices de l'Arabie Saoudite. Pour rappel ce pays entretenait d'étroits liens avec les Talibans au cours de la guerre civile au début des années 90. L'Arabie et les UAE furent les premiers à reconnaître l'état Taliban, suivi par le Pakistan. Le ministère saoudien des Affaires étrangères pose comme condition à toute implication que les Talibans Afghans rompent tous liens avec Osama Bin Laden et Al Qaeda. Cette exigence est partagée par les USA et le gouvernement afghan.



Le 23 octobre 2010



L'auteur d'un article dont j'ai perdu la référence ironise sur l'opinion défendue par certains membres du Tea Party suivant laquelle le Président Obama étudierait le Coran en secret. Cette ironie est blessante pour les musulmans avant de l'être pour le premier président noir des USA. Elle manifeste une constante dans l'opinion de certains libéraux américains comme dans celle d'une certaine gauche ouest-européenne : la permanence d'une tolérance (de l'islam en l'occurrence) fondée sur la condescendance et l'ignorance, et ne voyant dans leur alliance avec les milieux musulmans que les bénéfices électoraux à court terme sans vraiment connaître les gens à qui ils s'allient.



Ce sont eux précisément qui devraient « étudier le Coran » afin de pouvoir en parler en connaissance de cause, comme je suis sûr le Président des USA l'a fait, non parce qu'il serait un crypto-musulman – je crois qu'au fond il est bouddhiste – mais pour les raisons que l'on sait : il a passé une partie de sa jeunesse dans un pays musulman, en milieu musulman. Mais surtout je crois parce que n'étant pas du type à parler de ce qu'il ne connaît pas, ni à prendre ses désirs pour des réalités, il a probablement au moins lu, attentivement, le Coran.



Le Coran n'est pas un très gros livre. Nos gauchers, gauchistes et chrétiens de gauche sont inexcusables de ne pas prendre le peu de temps et de peine que sa lecture leur prendrait. Leur perception de l'islam et des musulmans en serait peut-être modifiée. Cela nous épargnerait beaucoup de ces vains débats où depuis vingt ans ressortent des arguments fondés non sur une connaissance de l'islam et des cultures musulmanes mais sur ce qu'on appelle en anglais le wishful thinking (consistant à « prendre ses désirs pour des réalités ») et l'ignorance.



Ils comprendraient alors probablement que les rançons et autres tributs payés par les états occidentaux que ce soit aux Palestiniens, aux Afghans ou aux Pakistanais, que ce soit sous forme d'aide ou de subventions, ne sont pas des épiphénomènes récents résultant d'une conjoncture particulière – l'occupation des territoires par Israël – mais font partie de la panoplie d'outils déjà énumérée dans le Coran, pour signifier et compléter la sujétion politique des communautés, nations et états non-musulmans. Le principe en est simple et identique à celui des groupes mafieux : payer pour être protégé, c'est-à-dire ne pas être attaqué. L'islam n'est que l'éthos clanique et mafieuse faite religion.



C'est dans ce contexte qu'il faut replacer les deux milliards de dollars en aide militaire que les USA viennent de s'engager à verser au Pakistan, s'ajoutant aux 7,5 milliards de dollars en aide civile sur cinq ans déjà conclus, et au reste.



Il y a peu de chance que ces aides atteignent d'avantage leur objectif – mettre fin à la présence de Taliban dans le Nord Waziristan et ailleurs – qu'elles ne l'ont fait par le passé. Que ferait le Pakistan, qui ne produit et n'exporte quasiment que fruits, légumes et coton, si Al Quaeda et les Talibans disparaissaient du paysage ? Il n'aurait alors plus de levier pour extorquer des USA et autres nations occidentales des ressources que leur économie est incapable de produire. C'est ce que le Pakistan et surtout l'armée pakistanaise et l'ISI (Sécurité) ont bien compris, recevant d'une mains les aides diverses censée renforcer leur capacité de combat du terrorisme, de l'autre affectant ces ressources à renforcer leurs lignes de défense contre l'Inde, et d'une troisième main, si je peux dire, en redistribuant des miettes, sans doute substantielles, à ceux-là même que ces fonds devaient permettre de mieux combattre, alimentant ainsi la « pompe à finance ». Comme prescrit par l'Évangile, la main droite du Pakistan ne sait pas ce que fait sa main gauche mais comme le dieu hindou Shiva, le Pakistan a beaucoup de mains.



Dans les rapports des musulmans avec les infidèles, le Coran fait de duplicité et tromperie vertu.



*



Yahoo India (22 October 2010) résume les trois jours de dialogue stratégique sous le titre US to Pakistan: Stop anti-India terror groups, soulignant qu'à la demande de les soutenir dans leur différend avec l'Inde sur le Cachemire, les Américains, ont répondu à leurs hôtes pakistanais, parmi lesquels Qureshi, ministre des affaires étrangères et le général Kayani, que les USA étaient alliés de l'Inde autant que du Pakistan et qu'ils préféraient que ce conflit soit résolu bilatéralement. L'article insiste aussi sur l'exigence américaine que le Pakistan mette un terme aux activités de groupes terroristes visant l'Inde ou le Cachemire indien autant qu'à ceux opérant à sa frontière avec l'Afghanistan, groupes qui, résume le porte-parole du State Department, représentent une menace pour le Pakistan, l'Afghanistan, l'Inde, la région ainsi que pour les États-Unis.



La récente suggestion faite à l'Inde par les USA de consentir à ce que le Cachemire indien occupe un siège à l'ONU semble oubliée pour le moment.



Les réactions des lecteurs à l'article du Times of India "Relations with Pakistan not at India's expenses" (23 October 2010) ainsi que celles des bloggers indiens, dont certains vivant aux USA, sont cependant pour la plupart négatives, reportant sur les USA le soupçon que ces derniers entretiennent vis-à-vis du Pakistan, celui de « double jeu », et se scandalisant de voir mettre sur le même pied une démocratie qui a fait ses preuves, l'Inde, et un pays qui reste l'épicentre global du terrorisme et de la prolifération nucléaire. Les USA sont accusés de vouloir embrasser en même temps « le serpent et le crapaud ». Voir entre autres le blog Indus Calling.



*



Faisant suite aux déclarations d'un pasteur protestant américain qualifiant le yoga de « démoniaque » et « d'agent de l'hindouisme », Yahoo India (21 October 2010) rapporte la réaction du Père John Ferreira, directeur du Collège Saint Pierre à Agra, professeur de yoga, qualifié dans l'article de yoga guru, suivant laquelle « le yoga n'appartient à aucune religion » et que Jésus était « un grand yogi ».



*



Un billet du Times of India (rubrique The Speaking Tree, 23 October 2010) relate l'expérience d'un couple d'hindous qui voyageant en Scandinavie en compagnie d'un natif, découvre une église abandonnée au milieu d'un bois. Ils sont impressionnés par le site et regrettent de le voir la construction se détériorer. Ils reviennent au même endroit deux ans plus tard et sont surpris de voir le site occupé par un groupe que nous qualifierions de « New age » et que quelques corps d'habitation sont en train de pousser aux alentours. Dans l'église, à la croix se sont ajoutés des symboles inattendus : le lotus et la swastika hindoue, car explique un des résidents « nous croyons en l'unité de toutes les religions ». La divinité, conclut le touriste hindou et auteur du billet (arunajethwani@gmail.com) s'exprime partout que ce soit dans la lueur d'une chandelle, l'incandescence d'un bâton d'encens, le son des cloches ou celui du gong.

mercredi 20 octobre 2010

La victime d'un viol devrait-elle pouvoir épouser son agresseur ? La burqua interdite à Mumbai ?

Le 20 octobre 2010




La home page de Yahoo India renvoie à un article du Times of India du 18 courant posant la question : Should a woman marry her rapist ? (Une femme devrait-elle épouser son violeur ?) qui en dit long sur l'état de la société indienne, malgré ses récentes avancées, et pas seulement dans sa fraction musulmane.



Une femme de Delhi aurait récemment demandé à épouser son violeur. Et en mars dernier KG Balakrishnan, Chief Justice of India, magistrat suprême de l'état fédéral, un hindou, aurait déclaré « a woman should be allowed to have a baby out of rape and/or marry the man after droping charges if she so wishes » (une femme devrait pouvoir porter le fruit d'un viol et, après avoir retiré sa plainte, en épouser l'auteur, si elle le désire). À la racine d'une telle « tolérance », le fait que la victime d'un viol en Inde reste stigmatisée et qu'aucun autre homme, sinon éventuellement son agresseur, ne voudra l'épouser.



 Si cette « solution » se répand, s'inquiète l'auteure de l'article, Kalapana Sharma, dont le prénom dénote qu'il s'agit d'une dame, et le nom de la haute caste des kshatriya, un violeur pourrait avoir recours à une telle tactique vis-à-vis de n'importe quelle fille. En cette ère ou dans les villes les frontières de caste deviennent plus floues la perspective que des femmes de haute caste puissent être violées par des intouchables doit encore sembler particulièrement abominables à certains.



K.Sharma mentionne également l'opinion d'une militante féministe suivant laquelle de telles issues – apparemment assez fréquentes – ne devraient pas servir d'intrigue pour les films télévisés, ce qui contribue à normaliser la pratique et faciliter son expansion.



*



Dans le Times of India de ce matin : à Mumbai, le Shiv Sena envisage un projet de loi interdisant la port de la burqua.

mardi 19 octobre 2010

Excursion "bouddhiste" au Lac Revelsar, près de Mandi

Dimanche, le 17 octobre 2010




Du mardi 12 au jeudi 14 excursion guidée par Tashi, jeune moine népalais (Sherpa) de rite tibétain. Nous sommes cinq voyageurs : un couple de Suisses, une juive brésilienne, un ingénieur français travaillant dans la Silicon Valley et moi-même. Le premier jour nous visitons la colonie tibétaine de Bir, où se trouve le monastère niyngma pa auquel Tashi est affecté. Nous y assistons à la fameuse « danse des lamas ». Le soir nous sommes hébergés dans une somptueuse guesthouse voisine gérée par les Kagyu. Cette guesthouse et le monastère-école attenant sont financés par de riches donateurs taïwanais. Le 13 nous continuons vers Dzong Sar College Chanuntra, université monastique, puis Revelsar, où Padmasambhava, alias Guru Rimpoche, en route vers le Tibet pour y introduire le bouddhisme (8e EC), aurait séjourné dans une grotte que l'on peut encore visiter. On y découvre une vue impressionnante sur le lac et l'Himalaya. Nous y dormons dans une guesthouse plus modeste mais très confortable dont les chambres ouvrent sur des balcons donnant vue sur le lac. Le jeudi est consacré à la visite des grottes et temples avoisinant avant de reprendre la route vers Bir et Dharamsala.



Cherchant à quitter Dharamsala quelques jours mais ne voulant pas me lancer seul dans l'aventure, je m'étais laissé séduire par ce prospectus distribué en rue par un moine et par la perspective de découvrir le lac Revelsar. Bien que je ne le regrette pas, cette brève équipée a aussi contribué à me libérer de ce qui me restait de naïveté vis-à-vis du sangha, en l'occurrence tibétain.



Très vite il m'apparaît que Tashi est surtout intéressé par le fric. Indépendamment ou en plus du prix de l'excursion (80 $), avant d'être reçus par l'abbé du monastère de Bir, il nous remet une enveloppe destinée à contenir la donation que nous sommes censés remettre à l'abbé en échange de l'entrevue et du don des fameuses écharpes blanches (kata).



Le lendemain alors que nous conversons un peu à l'écart des autres touristes, Tashi me dit en plaisantant que je suis « un homme riche ». Sentant venir la tentative de mise en condition, je le détrompe et lui dis de s'adresser plutôt à Cyril, l'ingénieur français, fils de banquier, qui pourra de plus, ajoutai-je, l'aider gratis à faire un site web pour son agence de voyage bouddhiste.



A l'issue du voyage, Tashi nous convie, comme si cela allait de soi, à une réunion le lendemain, vendredi. Au programme : organisation d'une visite ultérieure de l'école tibétaine du Lac Dal au dessus de Mac Leod Ganj et offrande de fruits à ces quelque 250 élèves. Sans que cela soit clairement précisé, il apparaît que nous serons les heureux contributeurs à cette bonne oeuvre. Je n'assiste pas à cette première réunion, car j'ai autre chose à faire à cette heure. Je téléphone cependant à Tashi pour lui demander s'il n'a pas trouvé mon GSM, oublié dans la voiture et si non, qu'il me donne le n° de mobile du chauffeur, ce qu'il fait, avant de me dire de l'appeler lorsque j'arriverai à proximité de sa résidence, près du Lung Ta, restaurant tibéto-japonais de sorte qu'il puisse venir me chercher pour assister à la fin de la réunion. De nouveau j'ai l'impression que le jeune (35 ans ?) renard considère ma participation à cette réunion comme « allant de soi » et flaire de plus en plus la tentative de « mise sur orbite » ou de « mise en condition ». Mais je me rends au rendez-vous du samedi matin, en fait surtout pour revoir une dernière fois les compagnons de voyage et échanger les e-mails. Le projet de distribution de pommes a été annulé et remplacé par la possibilité de faire une donation.



Je décide d'accompagner le groupe à l'école tibétaine, un vaste campus où les élèves, de 4 à 18 ans sont logés par groupes de huit dans des maisons gérées par des « mamans ». L'endroit est bien situé et d'une propreté remarquable. Mais de nouveau, maladresse de leur part, ou indélicatesse manifeste, avant même de visiter l'endroit, on nous mène directement au bureau du trésorier, chargé de recevoir les sponsors et leurs donations ou engagements. Je ne suis pas le seul à sentir l'oignon. Maureen, italienne de Bergame pourtant bien disposée vis-à-vis de tout ce qui est tibétain – elle étudie la langue et séjourne dans un monastère – émet le souhait de visiter l'école avant de « passer à la caisse ». Chacun se fend de 500 INR et Maureen de 1000 INR. En tout 3000 INR, 60 dollars pour une heure de visite de l'école, c'est bien payé. Mais on nous laisse quand même deviner que certains donateurs sont beaucoup plus généreux.



Ce soir là, je rencontre à nouveau Tashi sur Yogivara alors que je reviens de ma promenade de l'après-midi. Il vit à proximité me dit-il et m'invite à visiter sa chambre. Je suis un peu pressé, dois bientôt m'administrer ma piqûre d'insuline retard et l'invite plutôt à partager mon repas. Il accepte. Pendant que je prépare un repas de riz rouge, lentille, citrouille, tomate et tofu, il crée à partir de mon ordinateur un web site pour son agence d'excursions bouddhistes. Nous nous quittons une paire d'heures plus tard, moi pour faire mon habituelle marche post-prandiale autour du Main Chowk, lui pour regagner sa chambre, qu'il me fait visiter au passage.



Ce matin, vers 9 heures, à peine réveillé, la sonnerie de mon GSM retentit. C'est Tashi qui après m'avoir souhaité le bonjour me demande de lui "prêter" 5 000 INR (120 $). Bien que n'entretenant plus beaucoup d'illusion à l'égard de la gent monastique, je suis un peu soufflé que ce jeune homme que je connais à peine s'autorise d'un début d'intimité pour me solliciter. Il a de plus, semble-t-il, besoin de cet argent immédiatement.



Il m'apparaît à présent que Tashi, en tant que Sherpa, tribu dont l'encadrement de groupes de touristes constitue l'activité professionnelle traditionnelle, a été choisi par une mafia monastique comme organisateur et racoleur d'excursions bouddhistes destinées à financer d'abord l'équipement du monastère de Bir en paneaux solaires. Parfaitement légitime et même louable si Tashi n'avait as recours à des stratégies, y compris l'intimidation non pas physique mais « spirituelle », auxquelles on pourrait s'attendre d'un marchand de tapis mais non d'un moine bouddhiste. On sent très clairement que dans sa tête comme sans doute dans celle de beaucoup de Tibétains ne connaissant du monde que la Chine, le Népal ou l'Himachal Pradesh, tous les touristes occidentaux sortent du même moule, pressés d'être acceptés, sensibles à la magie des oripeaux monastiques, réceptifs aux poncifs des bouddhismes traditionnels asiatiques sur les « mérites », l'accès rapide à la libération (dont les Nyingma Pa se sont fait une spécialité) , et sur ce fast track, le bénéfice à retirer de la générosité.



Comme Tashi, sans être vraiment un play boy, joue parfois aussi de son charme, je ne sais trop quel adjectif accoler à ses tactiques. Sont-elles celles d'un racoleur, d'un rabatteur, ou d'un gigolo transcendantal ? J'entrevois comment dans la culture tibétaine la sublimation de l'attrait que peut exercer le charme naturel d'un beau gosse de moine peut-être à la base du culte du guru.



A sa demande je réponds que, contribuant déjà à un projet à Lumbini dans le sud du Népal, je ne peux lui « prêter » plus de 2 000 INR mais ne serai pas libre avant 12 h 30. Rendez-vous est pris au Green Hotel. Ces 2 000 INR (40 $) sont en fait de ma part un test. S'il ne peut ou ne veut me les rembourser, il m'évitera sans doute et je serai débarassé de lui et de ses pieuses sollicitations. S'il me les rembourse, c'est soit qu'il est foncièrement honnête soit qu'il a fait des progrès dans sa compréhension des rapports inter-culturels, et nous pourrons continuer à être amis.

vendredi 15 octobre 2010

Jeux du Commonwealth et corruption

Le 9 octobre 2010




Alors qu'il s'était opposé avec véhémence au Parti du Congrès lorsque celui-ci avait mentionné la caste de ses candidats au cours d'élections précédentes, l'accusant d'utiliser les castes afin de diviser l'électorat plutôt que de se concentrer sur des enjeux, le BJP (nationaliste hindou) vient de faire de même en vue des prochaines élections législatives de l'état. Aucun de ses candidats ne provient de SC ou ST (scheduled castes/scheduled tribes) ou castes inférieures bénéficiant de quotas.



Ce n'est sans doute pas demain que le facteur « caste » aura cessé de jouer un rôle important dans la politique indienne.



Le 10 octobre 2010



Les Jeux se poursuivent ponctués d'incidents et dysfonctionnements dus en majorité au manque de préparation et à la non-coordination structurelle des différents services de l'administration et du Comité olympique indiens. Le plus grave est sans doute que l'achat de tickets représente d'après différents témoignages, un vrai parcours du combattant. Résultat : plusieurs compétions se déroulent dans des stades à moitié ou aux trois-quart vides. Plusieurs jours après le début des jeux, trente-sept masseurs sur quatre-vingt-quatorze n'ont toujours pas reçu leur accréditation et n'ont donc pas accès aux sportifs qu'ils sont sensés soigner.



Le 11 octobre 2011



Sur le million quatre-cent-mille tickets imprimés, 900 000 auraient « déjà » été vendus déclarait hier le président du CO Suresh Kalmadi. On a découvert depuis lors qu'une partie au moins des 500 000 tickets restant ont sans doute été achetés pour être revendus au marché noir. Quant aux spectateurs qui ont réservé en ligne, il leur faut des heures pour échanger leur reçu contre un billet. Le responsable de la vente des tickets, un nommé Mittal, a été licencié.

samedi 9 octobre 2010

Maitreya

Le 7 octobre 2010




Mettant en ordre les photos prises au cours de ma récente excursion au Vietnam, dont une de l'image vietnamienne de Maitreya, Bouddha de la fin de ce kalpa, sinon de la Fin des Temps, couvert de trésors divers, hilare, expansif, ayant peu ou rien à voir avec celle de l'ascète des Sakya, origine de la mythologie bouddhiste, je m'interroge une fois de plus sur l'impact des mythes sur la psychologie collective des peuples où ils règnent et en particulier de celui de Maitreya, l'amical - dont l'apparition devrait marquer l'avènement sur terre d'une société parfaite et de l'illumination pour tous – sur les Vietnamiens.



Au nom de « Bouddha », trois images peuvent généralement être évoquées : celle du Bouddha en méditation ou enseignant, sobre et sereine ; celle du muni des Sakya en ascète décharné aux côtes saillantes à l'issue des six ans de jeûne précédant son illumination ; et enfin celle de Maitreya, Bouddha à venir qui pour nous Occidentaux évoque plutôt celle que nous pourrions nous faire d'Épicure.



C'est à cette dernière représentation que les Vietnamiens mais aussi les Chinois, ainsi que les Japonais et les Coréens, soit tous les peuples qui ont reçu le bouddhisme des Chinois, préfèrent souvent rendre un culte. Ce culte est donc en fait répandu dans toute l'Asie de l'Est (et Singapour), soit l'Asie développée ou avançant à grand pas dans cette direction, alors que les perspectives de développement des pays où règne le bouddhisme orthodoxe – Sri Lanka, Myanmar, Laos, Cambodge – à l'exception relative de la Thaïlande, restent encore incertaines.



Y a-t-il un rapport entre ce facteurs culturel – la croyance en, et le culte d'une divinité dynamique, optimiste, prometteuse de « lendemains qui chantent » – et l'avance prise sur le reste de l'Asie par la partie orientale du continent où règnent cette croyance et ce culte ?


Le Times of India rapporte en brève que des milliers de musulmans chinois de l'ethnie hui, dans le Gansu, ont saccagé le Linxia Club soupçonné d'être un lieu de prostitution.



Des hélicoptères de l'OTAN ont ciblé un poste frontière pakistanais qui aurait couvert la fuite vers le Waziristan pakistanais de Talibans visés par des attaques de drones. Trois soldats pakistanais ont été tués. Le Pakistan a protesté et fermé depuis six jours les routes de ravitaillement de l'OTAN transitant par cette région du Pakistan cependant que les attaques de drones se poursuivent des deux côtés de la frontière. En réponse, plusieurs convois tentant de ravitailler l'OTAN au départ du Sud y ont été attaqués par des Talibans, à l'instigation du gouvernement pakistanais qui utiliserait des Talibans (Pachetounes) pakistanais pour régler ses comptes avec l'OTAN, soupçonne Washington. « La guerre contre les Talibans connaît-elle un tournant décisif en s'étendant au Pakistan, de plus en plus considéré comme un « rogue state » (état bandit) ? «  s'interroge le Times of India.

mardi 5 octobre 2010

Ayodhya, Bin Laden, Pakistan et Castes

Le 29 septembre 2010



Le Times of India rapporte que des villageois d'un village à majorité hindoue du Karnataka, à 500 km de Bangalore ont aidé à reconstruire la mosquée de la minorité musulmane locale, trop pauvre pour prendre des jours de congé à cet effet.



Le 3 octobre 2010



La Haute Cour indienne a prononcé hier son verdict sur le site d'Ayodhya où la mosquée Babri, bâtie d'après les hindous sur les ruines d'un temple marquant le lieu de la naissance du dieu Rama (Vishnou) démolie par la foule en 1992. Le site sera, d'après le jugement rendu, partagé entre trois organisations, deux hindoues et une musulmane. Même si certains milieux musulmans estiment être floués par cette décision, et envisagent de faire appel, la majorité semble s'en satisfaire. Le troubles meurtriers de 1992 ne devraient pas se répéter.



Le plus intéressant dans cette affaire se trouve peut-être dans les attendus du vote de S.U. Khan, juge musulman siégeant à cette cour : « Muslims must also ponder that at present the entire world wants to know the exact teaching of Islam in respect of relationships of Muslims with others. In this regard, Muslims in India enjoy a unique position. They have been rulers here, they have been ruled and now tey are sharers in power... . » dont je traduis ainsi l'essentiel : «  Les musulmans doivent envisager que le monde entier veut à actuellement connaître l'exacte position de l'islam vis-à-vis des non-musulmans. De ce point de vue, les musulmans indiens jouissent d'une position unique. Ils ont gouverné, ils ont été gouvernés, et maintenant, ils partagent le pouvoir ».



Sans doute une des déclarations les plus candides et intelligentes que j'ai entendu d'une personnalité musulmane depuis longtemps. Elle reconnaît implicitement qu'il y a des points de doctrine de l'islam, entraînant attitudes et comportements de la part de ses fidèles, sur lesquels le monde s'interroge. Suite entre autres aux attentats de New York, de Londres, de Madrid, de Bombay, pour n'en citer que quelques uns, une grande partie des élites globales ont maintenant lu le Coran. Le sacrifice des milliers de victimes qu'ont fait ces attentats n'aura pas été vain. Au lendemain du 9/11, je me disais « Si Bin Laden n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer ». Grâce à lui et à ses comparses, le temps est passé où seuls les musulmans, les sympathisants ou les candidats à la conversion lisaient le Coran. Les appels à la discrimination, à la haine et au meurtre des infidèles que contient ce livre ne sont plus un secret. Et viendra le jour où le monde demandera aux musulmans, et surtout aux pays et institutions représentant l'islam de s'expliquer sur les quelque cinquante versets sataniques que contient leur livre saint et la manière dont ils les interprètent.



Dans le Times of India d'aujourd'hui un billet « incorrect » intitulé « What in God's name is going on? » (Au nom de Dieu, qu'est-ce qui se passe ?), et signé par une Indienne, Shobhaa De, en fait une lettre à Dieu, commence « Dear God, ... the world has changed dude. Most young people don't believe you exist. When in doubt, they google you, and you know what? Your PR guys need to be sacked for complete and total misrepresentation; check out the rubbish thrown up by search engines. Depressing stuff, man. Totally not cool. » (Cher Dieu, ... le monde a changé bonhomme. La plupart des jeunes ne croient pas en ton existence. Quand ils doutent, ils te googlent, et tu sais quoi ? Ton service de relations publiques devrait être viré ; ils ne savent pas comment te promouvoir ; jette un coup d'œil sur le paquet d'ordures vomi par les moteurs de recherche. Déprimant ! Pas cool du tout !»)



Pendant ce temps-là il y aurait quand même des progrès sur le front des castes, entre autres en Uttar Pradesh, suite au contrôle de cet état par le BSP, parti « bouddhiste » de Mayawati, cette intouchable quatre fois Premier ministre de l'état depuis 1995. D'après l'article de Swaminathan Anklesaria Aiyar (The social revolution in Uttar Pradesh) paru dans le Times of India d'aujourd'hui, la proportion de non-dalits acceptant de la nourriture préparée par des dalits serait passée – sur une période non-précisée – de 1,7 % à 72,5 % dans l'Est et de 3,6 à 47,8 % dans l'Ouest de l'état ; le phénomène du travail forcé pour dettes (bonded labour) aurait presque disparu, la proportion de dalits y étant condamnés étant passée de 32,1 % à 1,1 % ; la proportion de dalits propriétaires de leur terre est passée de 16,6 % à 28,4 % dans l'Est et de 50,5 à 67,6 % dans l'Ouest de l'état ; ces dalits propriétaires emploient à présent des conducteurs de tracteurs de « haute caste » pour labourer leurs terres ; la proportion de familles dalits pouvant scolariser leurs enfants est passée de 28,8 à 63,4 % dans l'Est et de 21,7 à 65,7 dans l'Ouest de l'état ; la proportion de dalits exerçant des professions jadis réservées aux gens de caste (maçon, tailleur, conducteur de véhicule) serait passée de 14 à 37% dans l'Est et de 9,3 à 42,1 % dans l'Ouest de l'état ; et enfin la proportion de dalits indépendants, commerçants ou professions libérales serait passée de 4,2 à 11 % dans l'Est et de 6 à 36,7 % dans l'Ouest de l'état. Le système millénaire des castes est en train de se désagréger jusque dans les villages, pourtant leurs derniers bastions, conclut l'auteur. Avant que le processus n'atteigne son terme, il faudra cependant encore attendre longtemps car la majorité vit encore dans les villages. Et tous les états ne sont pas aussi progressistes que l'Uttar Pradesh à cet égard.



Le 4 octobre 2010



Dans le Times of India de ce matin (p. 8) un article intitulé « Pak[istan] using US terror aid against India » envisage l'éventualité d'une guerre sur deux fronts avec la Chine et le Pakistan ; relayant l'article de Selig Harrison (New York Times, 27 août 2010) il mentionne la présence de troupes chinoise dans la région de Gilgit-Baltistan, ainsi que le fait que le Pakistan en plus d'avions de combat américains (F-16), recevrait  des Thunder Jets et des missiles téléguidables de la Chine.



À la lecture d'un message enregistré de Bin Laden, le deuxième en 24 heures, se scandalisant que les sites des inondations qui ont récemment dévasté le Sud du Pakistan aient été visités par le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki Moon, mais par aucun leader arabe "malgré la courte distance et les déclarations de fraternité", on peut espérer que le Grand Jihadiste commence à s'interroger sur l'incapacité séculaire de l'islam à créer des réflexes de solidarité – en dehors de réactions émotionnelles violentes – non seulement basés sur une commune humanité mais même entre croyants. Ne juge-t-on pas l'arbre d'après ses fruits ? L'échec le plus flagrant de l'islam est de ne pas avoir pu transcender la culture clanique, de n'en être qu'une hypostase, d'avoir conçu l'Umma comme une grappe de clans, ou seule compte, au fond, la solidarité interne au clan.



Le 5 octobre 2010



Le gouvernement népalais vient de terminer le premier jet d'un projet de loi ouvrant la porte à un accord d'extradition de citoyens de pays tiers entre le Népal et l'Inde, demanderesse depuis longtemps sur ce point, car inquiète des menées de l'ISI (Services secrets pakistanais) à Katmandou.


Le 6 octobre 2010




Geert Wilders, député néeerlandais dont le parti fait partie de la coalition au pouvoir depuis peu dans ce pays, a comparu lundi dernier devant un tribunal pour répondre de l'accusation d'inciation à la haine raciale. Il a, entre autres appelé à interdire le Coran « ce livre fasciste » sur le territoire néerlandais.



Un agent immobilier musulman, Masood Ghafoor, installé à Londres, a été condamné à payer 13 500 £ à son employée Ghazala Khan, également d'origine musulmane, pour l'avoir licenciée suite à son refus de porter la burqa, alors qu'il n'imposait pas les mêmes exigences à ses employées « blanches ». La cour a invoqué une double discrimination, sexuelle et religieuse.

samedi 2 octobre 2010

Thaïlande-Vietnam-Thaïlande

Bangkok, le 12 août 2010

Arrivé hier à Bangkok dans l'intention d'y demander un visa pour le Vietnam. Je n'avais pas prévu que le 12 était l'anniversaire de la reine et que les ambassades et consulats seraient fermés au public

Au Malaysia Hotel pour la première fois depuis les trois ou quatre jours que j'y ai passés en transit entre Hanoï et Bruxelles en mars 2002. J'étais alors très faible et, sans vraiment en être conscient, en danger de mort puisque ma glycémie dépassait 500 unités depuis sans doute plusieurs semaines. Je rentrais à Liège où, ma mère m'ayant refusé l'hospitalité, j'allais devoir descendre à l'hôtel en attendant de trouver un endroit où me loger.

Dans « Diagnosis and cure » article publié dans le Kathmandu Post (August 11, 2010) Pramod Mishra cherche dans la culture népalaise et surtout celle de ses hautes castes la clé de l'incapacité des élites politiques à trouver des compromis de nature à permettre au système de fonctionner. Il note entre autre que les leaders de tous les principaux partis politiques sont bahun (brahmines). L'auteur se demande si le manque de flexibilité de ces élites résulterait de traits culturels propres à cette caste.

Pour la première fois l'idée est clairement mentionnée dans la presse, par Shyam Prasad Mainali (Secretary of Water and Energy Commission) d'une large coalition rassemblant les trois partis principaux – pourquoi pas aussi l'Union des partis madeshi ? - qui serait chargée d'achever la rédaction d'une constitution et de gérer l'intégration des forces maoïstes.

Castes. Au Népal aussi. República (11 août 2010) rapporte que qu'un Dalit du district de Sunsari a été condamné par une « assemblée de villageois » à payer une amende de 55 000 NR pour avoir épousé une fille de « haute caste » et vécu maritalement avec elle. Cette assemblée, dépourvue de toute compétence légale, a été convoquée par les parents de l'épousée qui avait au préalable récupéré son « bien » par la force.

Le 19 août 2010

Alliance française de Bangkok

Obtenu hier un visa d'un mois, une entrée, pour le Vietnam. Je peux y entrer à partir du 25 août par air ou par terre et choisir le point d'entrée. Il doit y en avoir cinq, dont Dien Bien Phu. Mais je crois que je vais voler sur Hanoï quitte à, comme il y fait encore très chaud, prendre directement la route pour Sapa et le Mont Fanzipane.

Il me reste à voir si je peux reculer la date retour de mon billet à la fin janvier 2011. Je serais alors reparti pour cinq mois. Mais l'agence Connections de Liège ne répond pas. L'employée – qui n'a probablement jamais été qu'à la Costa Brava – n'a pas l'air de comprendre que je veuille changer de Bangkok la date d'un vol New Delhi – Bruxelles ...

En attendant le 25 je passe mon temps à l'Alliance française sur Satthorn. Une des plus agréables que je connaisse. Café avec terrasse donnant sur le jardin arboré, restaurant, bibliothèque et librairie en font un endroit où l'on peut agréablement passer le plus clair de son temps, et échapper à la chaleur tout en se cultivant. Lu La Plateforme de Michel Houellebecq, Le Portail de François Bizot et parcours Dvarati, aux sources du bouddhisme thaï de Pierre Baptiste et Thierry Zéphyr (Ed. Du Musée Guimet, 2009).

Alors que mon adolescence et ma jeunesse ont été marqués par Gide, Valéry, Mauriac etc., Houellebecq est sans doute le seul romancier français contemporain que j'ai envie de mieux connaître. Son pessimisme – qui me fait penser à Cioran – son cynisme, ainsi que son goût immodéré des femmes me font penser à mon ami de jeunesse Michel Hanotte, décédé il y a une paire d'années.

Mais j'avais aussi trouvé des résonances bouddhistes à son roman Extension du domaine de la lutte. La lecture de La Plateforme ne dément pas cette première impression : « En somme l'idée d'unicité de la personne humaine n'est qu'une pompeuse absurdité. On se souvient de sa propre vie, écrit quelque part Schopenhauer, un peu plus que d'un roman qu'on aurait lu par le passé » (p. 189). Il semble aussi aimer les cultures bouddhistes, surtout celle de la Thaïlande il est vrai dont il qualifie la religion de « heureuse ». Mais l'idée (p. 357) que certains puissent « rester en vie ... animés par un sentiment de vengeance » me paraît aussi lucide qu'intéressante. N'est-ce pas un peu mon cas ? Toute ma vie n'a-t-elle pas été, inconsciemment jusqu'il y a peu, guidée par un désir de me venger du monothéisme ? Aimé le passage où il rapporte une conversation où un Egyptien, aussi anti-musulman qu'antisémite, évoque le site du buisson ardent dans le Sinaï où Moïse aurait « pété les plombs » (p. 260).

Le 21 août 2010

Je vais en général dîner au Soi 4 sur Silom, par pure nostalgie des années 90 où j'allais souvent prendre manger ou prendre un verre au Téléphone lorsque des vacances me permettaient de fuir le Vietnam. Besoin aussi de voir un peu de foule avant de rentrer, seul, dans ma chambre pour zapper les nouvelles avant de m'endormir.

Découvert le bar à tapas qui fait face au Téléphone Bar. Excellente cuisine. Mange un melon-jambon suivi d'un ragoût de boeuf, carottes, champignons et pommes de terre avec un excellent vin rouge espagnol tout en considérant mon voisin, sans doute européen aussi, qui mange des sardines grillées avec comme seul assaisonnement le jus d'un demi-citron. J'apprends un peu plus tard qu'il est espagnol. Me dis que les Européens du Sud, parmi lesquels je place les Wallons, représentent vraiment une aristocratie culinaire.

Le 23 août 2010

Reçu ce matin un nouveau billet de retour en date du 28 janvier 2011. Me voici reparti pour un peu plus de cinq mois. Alea jacta est.

Hanoï, jeudi 26 août 2010

Au Moca Café pour la première fois depuis dix ans. Un des serveurs, attablé comme un client, près de la porte, me reconnaît et me salue.

Cinq ans ? questionne-t-il.
Neuf, presque dix, réponds-je.

Il est manager à présent, mais Binh est toujours propriétaire. Le café est toujours aussi beau mais la carte a changé, complètement vietnamisée. Et plus de vin au verre. Il faut acheter la bouteille ...

À la table voisine trois jeune filles sont occupées autour d'un Macintosh.

Premières impressions. Sentiment étrange de bonheur – d'être encore en vie pour revoir Hanoï, où j'ai connu certains des moments les plus heureux mais aussi les plus pénibles de ma vie et où j'ai failli laisser ma peau – mais aussi de nostalgie de cette époque. Car si le Vietnam s'est entre-temps globalisé ce qui, je l'avoue me facilite son contact, il aussi un peu perdu de sa vietnamité.

Hanoï a changé. Propre et élégante. Il est vrais que les Vietnamiens comparés au Népalais ou aux Indiens ont toujours été propres. Je me rappelle qu'en 1996 déjà lorsqu'ils sortaient à peine de la misère, le premier luxe qu'ils s'offraient était des toilettes à chasse d'eau. Toilettes sont d'ailleurs partout d'une impeccable propreté, plus qu'en Belgique. De beaux magasins, cafés, salons de thé ou glaciers sont maintenant partout visibles. Aux étages on devine d'élégants et confortables appartements. Contraste avec la crasse indienne et népalaise et même l'aspect négligé des quartiers populaires thaïlandais.

Quasiment plus de vélos. Plus que des motos et des voitures. La circulation me paraît un peu plus disciplinée peut-être parce que plus dangereuse.

Le 28 août 2010

Rencontré hier après-midi dans le petit supermarché voisin sur Hàng Gai, un Américain qui enseigne l'anglais dans une école privée. Il est ici avec un business visa me dit-il mais beaucoup sont engagés sur un simple visa de tourisme dont ils obtiennent l'extension auprès d'une agence de voyage. Pas besoin de permis de travail. Il faut seulement payer l'agence. Et ces écoles engagent aussi des non-natives speakers ayant enseigné l'anglais comme langue étrangère (EFL). Voilà que s'ouvre à moi la perspective tout-à-fait inattendue de pouvoir travailler à nouveau à Hanoï.

L'Américain me donne l'adresse du site web où je trouverai les appels à candidature. Je m'y rends immédiatement dès mon retour dans ma chambre, où je dispose d'une connexion wifi et appelle immédiatement la deuxième école listée, Cleverlearn. Rendez-vous est pris pour le lendemain, aujourd'hui à 15.30.

Me suis ce matin promené sous le ciel gris de mousson et l'atmosphère humide d'août dans le quartier français (Hai Ba Trung) au sud du lac Hoan Kiêm. J'espérais retrouver sur Yet Kieu l'Alliance française où j'aimais m'arrêter prendre un café et Hoa Sua sur Tho Nhuom. Ce dernier établissement a disparu sans laisser de trace et l'Alliance française a déménagé en plein centre sur Trang Tien. Des endroits que je fréquentais il ne reste que le Mediterraneo, le Moca Café et La Salsa. Le Press Club et le Métropole ont tellement changé, pour s'adapter en général au goût vietnamien – le beau bar-restaurant du Metropole donnant sur la rue en face du Lac Café a pris l'allure d'un bordel - qu'ils n'ont plus rien à voir ce que j'ai connu.

Les Hanoïens sont grosso modo restés semblables à eux-mêmes, en un peu plus réservés. Ils ont en dix ans progressé dans leur connaissance et conscience du monde extérieur dont ils comprennent à présent qu'ils ne sont pas le centre, et peut-être l'admettent. Sans doute sont-ils maintenant plus conscients des différences culturelles sans plus trop s'en scandaliser. Les jeunes particulièrement qui ont grandi avec l'internet alors qu'à mon époque ils le découvraient à peine, en même temps d'ailleurs que moi-même.

Le Café de Paris, face à l'Opéra a hélas disparu pour laisser place à un bâtiment moderne assez vilain.

On n'est plus accosté à tout bout de champs par les offres de service sexuels que ce soit de femelles ou de mâles, en tous cas de jour. Depuis mon arrivée, il a plus chaque soir et j'ai seulement renoué avec le Meditarraneo – où Leonardo, séparé de sa femme, officie toujours – et le Café des Arts, pas très loin de ma guesthouse, le Thu Giang. Le Funky Monkey a fermé ses portes il y a une paire d'années me dit Fox, à qui j'achetais des CD piratés et qui tient maintenant le Long Play, un petit bar où l'on fume la chicha en écoutant du jazz.

Dans la même rue Hàng Hành ne restent que le GC et le Polite Bar. Disparu aussi le superbe bâtiment de style français qui, derrière le Métropole, abritait le Au Lac Café dans son jardin donnant sur rue. Le Hanoï que j'ai connu est en voie de disparition.

Mais peut-être est-ce le sens de ce voyage : achever de me désillusionner et de me détacher. Ce Hanoï magique et romantique que j'ai connu s'estompe lui aussi et va s'effacer. Cela m'aidera à m'effacer moi-même et disparaître lorsque viendra le moment.

De ce Hanoï ancien il reste quand-même que les Viêts sont toujours un peuple sensible, nerveux, artiste, jovial, brutal parfois. Cela augure bien de l'avenir de cette ville qui reste charmante bien que moins charmeuse. Quelques difficultés pourtant à m'habituer à cette réserve nouvelle qui les rapproche de n'importe quel autre peuple, bien qu'ils aient encore le sourire relativement facile.

Cleverlearn. L'école est située sur Van Bào dans Van Phuc à proximité du DAEWOO et de l'antenne francophone de l'Ambassade de Belgique, CFWB, où je devais me rendre au moins une fois par semaine lorsque je travaillais pour eux.

Je suis reçu par Dean, Australien, la quarantaine, allure de baroudeur gay, avec qui le contact est plutôt bon. Il m'engage à l'essai pour trois heures de cours en entreprise, payées 20 $ l'heure.

En quittant Cleverlearn, je me sens un peu flotter, comme sur un nuage. Je marche vers le Daewoo où je vérifie que la CFWB y a toujours son siège. Ils y sont toujours. « Le retour de Monte Cristo » pensai-je un instant...

Pour célébrer mon retour à Hanoï, je prends un café et une praline pour 50 000 VND, même prix que je paierais en Europe.

Puis comme je ne suis pas très éloigné de Thanh Công je prends un taxis pour revoir le quartier où j'ai habité de 1996 à 2002. À peine débarqué, un de mes anciens chauffeurs à moto se précipite sur moi et m'amène quasiment de force à l'échoppe où son épouse vend toujours du thé vert et autres bricoles. Elle m'offre un verre de thé très fort, très amer et sans sucre comme je l'aime. Nous échangeons quelques nouvelles, autant que mon vietnamien et leur anglais le permet puis je m'éclipse cinq minutes pour aller faire un tour derrière Thai Hà dans la ruelle où se trouvait la maison que je louais à Monsieur Lan, en face de celle d'Outers. Elles y sont toujours même si l'une et l'autre ont subi des transformations et autres embellissements mais apparemment Jean-Pierre ne vit plus à Thanh Công.

Mon conducteur me ramène à Nhà Tho pour 40 000 VND. De là je me dirige à pied vers ma guesthouse en faisant un détour par la rue Au Triên. Alors que je m'enquiers du prix des chambres dans un hôtel, pour le comparer à celui que je paie dans ma guesthouse, je sens posé sur moi un regard que je reconnais immédiatement comme celui de Kiên, un de mes anciens élèves à Truong Dai Hoc Ngoai Ngu. Long et beau visage, yeux ronds, regard aimable, lèvres charnues un peu négroïdes. « Je vous connais » lui dis-je. « Oui » admet-il, « j'ai été votre élève à Truong Dai Hoc ». Il m'apprend ce que je sais déjà, que Hoàng travaille toujours au département de français et que Dai est maintenant recteur de l'Université.

Lundi 30 août 2010

Le Viêt Nam News annonce qu'un mathématicien vietnamien, Ngô Bao Châu fait partie des lauréats ayant reçu la médaille Fields pour des travaux effectués en France et aux USA. Au cours de la réception organisée à Hanoï en son honneur, en présence du Premier Nguyên Tân Dung, Châu a déclaré que « a sound working environment that allowed academic freedom was one of the main factors governing effective scientific research » (un des facteurs principaux permettant à la  recherche scientifique d'atteindre ses buts est un environnement de travail assurant la liberté académique) .

Les Vietnamiens sourient moins aux étrangers et ne les harcèlent plus d'offres de toutes sortes y compris de leurs corps. Ils ont sans doute compris que le Tay n'est pas dupe. Les prostituées femelles sont toujours là mais le soir seulement et en moins grand nombre. Elles sont à présent toutes motorisées, comme elles ne l'étaient alors qu'à Saïgon. Plus de paysannes à chapeau conique tentant leur chance du haut de leur vélo.

Hommes et garçons ne circulent plus enlacés à deux sur un vélo ou une moto. Les hommes dans la rue ou dans les cafés ne se touchent quasiment plus. D'ailleurs il n'y a quasiment plus de vélo. Motos et voitures se disputent maintenant les rues.

On ne voit plus, rarement, que des couples homme-femme circuler embrassés. Sur les motos le passager arrière se tient maintenant bien droit, comme le feraient des Occidentaux, sans aucun contact physique avec le conducteur. Les deux passagers doivent maintenant porter un casque.

En 2002, donc peu après mon départ, aurait débuté une campagne de moralisation visant particulièrement la prostitution des deux sexes et la vente de marijuana. Sans doute était nécessaire pour faire comprendre aux Vietnamiens que les manifestations de tendre amitié entre hommes et l'abord trop facile des étrangers étaient perçues par beaucoup comme des provocations et donnaient du pays une image qui ne cadrait pas avec l'éthique de la révolution prolétarienne. Quant à la marijuana, on ne trouve plus sur le marché que des produits trafiqués et comme me dit Fox « dangereux pour la santé »

Il a grossi, est marié, et a un enfant. Plutôt aimable, d'une amabilité intéressée de commerçant évidemment, mais discrète. Je m'en satisfait, et vais pendant quelques jours prendre chez lui le bonnet de nuit jusqu'à ce que je me rende compte que ses serveuses toutes jeunes, certaines jolies, attendent – exigent – de moi, comme jadis, que je paie à chacune de mes visites, tribut à leur vénusté en leur offrant le mariage ou une heure dans un hôtel.

Après de nombreux séjours au Sri Lanka, en Inde et au Népal depuis 2004, je me rends compte que les ruses et arguments des cireurs de chaussures pour attirer l'attention du rare passant chaussé de cuir – Oh ! How dirty ! Cheap price ! – ou pour obtenir plus que le prix convenu – en faire plus que demandé, recoller ou recoudre une semelle, par exemple – que je croyais propres au Vietnam, sont partout les mêmes.

Je n'ai plus vu aucun des expats qui fréquentaient dans les années 90 les « bars mixtes », tels que le GC ou le Funky Monkey, où se retrouvaient hétéros et gays, occidentaux ou vietnamiens, gigolos et gigolettes.

Le 31 août 2010

Depuis hier, il ne pleut plus et fait torride. Entre 35 le jour et 30 la nuit. Demain premier cours pour Cleverlearn.

Revu ce matin en me rendant à l'Alliance française qui se trouve maintenant sur Trân Tien, le marchand à qui j'achetais mes journaux, et qui fut aussi mon chauffeur de taxis à ses heures, que ce soit en moto ou en voiture. C'est lui qui me mena à l'aéroport en février ou mars 2002 lors de mon retour définitif en Belgique. Vol de nuit. Je me rappelle qu'une pleine lune, superbe, voilée de brume nous accompagna jusqu'à Noi Bai vers le vol qui me menait à Bangkok. Nous nous reconnaissons et échangeons quelques mots.

Mercredi 1er septembre 2010

Presqu'un semaine déjà que je suis à Hanoï. Fluctuation des sentiments. Certains des aspects les moins agréables de l'éthos viêt refont surface, suite souvent aux confidences d'anciens expats comme Leonardo, patron du Meditarraneo qui se plaint de la constante pression à la hausse qui s'exerce sur les loyers et les taxes d'exploitation des étrangers. Il paierait en tout (?) 5 000 $ par mois pour 150 m
Fox, Vietnamien n'en paie que 40 pour environs 24 m2. À Rome, me dit Leonardo, un restaurant de même surface lui coûterait moins cher en loyer et taxes, environ 3 000 €.

Les affaires de Gérard semblent marcher très bien. En plus du Café des Arts, il est à présent propriétaire d'un Snack et d'un bar de nuit attenant. Son épouse vietnamienne, Marie Linh, est propriétaire de plusieurs magasins de soieries et artisanat dont un sur Nhà Tho. Gérard se plaint moins que Leonardo. Sans doute le fait d'avoir épousé une Vietnamienne lui facilite-t-il les rapports avec les représentants du fisc. Mais comme je lui demande si le fils – pur français – qu'il a d'un premier mariage et qui l'a rejoint à Hanoï, a lui aussi épousé une Vietnamienne, il me répond, en présence de Marie Linh : « Non, il n'a pas commis cette erreur ».

Régime policier encore. Aujourd'hui, veille de la célébration de l'Indépendance, des policiers passent dans la ruelle où se trouve ma guesthouse pour vérifier si chaque maison a dûment arboré drapeau et autres symboles de la fierté nationale.

Le 2 septembre 2010

Donné hier mon premier cours d'anglais à un groupe d'employés d'une société japonaise dans la banlieue sur la route de l'aéroport. Amour et sexualité ont toujours autant d'importance dans leur culture. Mes élèves y font directement référence. Mais cette fois, ayant appris de mon expérience précédente, je me garde de sourire et de me laisser entraîner sur ce terrain. Cela se passe plutôt bien et ils me disent à la fin du cours qu'ils espèrent continuer à m'avoir comme prof. Je me fais appeler Jim.

Le soir comme je me promène sur Hàng Hành, une grosse pute motorisée, la quarantaine, m'aborde de manière assez agressive et insistante, comme dans le bon vieux temps. Je l'envoie sur les roses. Un peu plus tard, deux filles plus jeunes, également motorisées, sans doute du même gang, passent à l'attaque me poursuivant jusqu'au café où je m'arrête prendre une Hanoï Beer. Comme le renard attendant du corbeau qu'il lâche son fromage, elles restent postée sous la balcon du café où je me suis installé, essayant d'attirer mon attention à force de grimaces souriantes. Lorsque j'en sors, elles repassent à l'offensive. Je m'en débarrasse par un « Get lost bitches ! » qui ne leur laisse aucun doute sur mes intentions.

Le 3 septembre 2010

Une semaine à peine après mon arrivée, il est clair que mes sentiments vis-à-vis du Vietnam et des Vietnamiens sont restés aussi ambivalents qu'ils l'étaient lorsque je le quittai en 2002.

Ce qui m'intéresse encore en ce peuple, comme d'ailleurs chez les Chinois ou les Thaï, est son « polythéisme » ou plutôt son modèle « modulaire » – tao-confuciano-bouddhiste – d'appartenance religieuse, ainsi que le rôle qu'il pourrait jouer dans la résistance à l'islam et au monothéisme en général.

De ces caractères de la religiosité des Vietnamiens, les rendant imperméables aux sirènes du monothéisme, les juifs américains et autres présents à la soirée à laquelle m'a invité Bret – prof d'anglais rencontré à Mac Leod Ganj, ayant produit de faux diplômes pour être engagé par une école privée de Hanoï – jeune américain typique, aussi ignare, stupide et alcoolique qu'arrogant – semblent être vaguement conscients. Ils mentionnent avec un rien d'amertume la quasi impossibilité d'obtenir la nationalité vietnamienne même en épousant une Vietnamienne. Celui – israélien – à qui je demande pourquoi il cherche à obtenir une seconde nationalité ne répond pas à ma question. Comme si cette question même manifestait mon incompréhension de la nature même de la judaïté...

Ce soir après dîner alors que je fais ma promenade de santé et repasse devant la cathédrale, une moto s'arrête à ma hauteur. Je reconnais, un peu grossi, mon ancien élève Monsieur Dat. Nous décidons de prendre un verre sur Hàng Hành. Il travaille à présent pour les relations internationales de PetroVietnam, le Gazprom vietnamien, et est à ce titre conseiller de Pham Gia Khiêm, le ministre des Affaires étrangères. Il vient de se marier et sa femme est enceinte. Nous décidons de nous revoir avec son épouse, Mme Thanh, ancienne bibliothécaire du Département de français qui s'inquiétait tant de mon célibat, et un jeune prof de français que j'ai brièvement connu, Monsieur Tan.

Dat est toujours aussi avide de langues étrangère – français, anglais, portugais, italien - qu'il parle approximativement, avec un enthousiasme postillonnant et parfois toutes en même temps.

Le 4 septembre 2010

Me rends soudain compte que les mendiants et enfants sans abri qui encombraient les rues de Hanoï il y a dix ans encore, ont complètement disparu

Au soir.

Rien au fond n'a changé à Hanoï. Aujourd'hui à La Salsa. Il semble, après tout, qu'après dix ans on ne m'y a toujours pas oublié.

En 2002, peu avant mon départ, un soir où comme à l'habitude j'y mangeais seul, les serveuses me couvaient de leurs regards et me prodiguaient leurs sourires. Comme cette insistance commençait à indisposer ma digestion, je demandai à l'une d'elle pourquoi elle n'adressait pas plutôt ses sourires à un jeune Viêt de la jeunesse dorée rouge, assis un peu plus loin. « Il est plus jeune que moi, plus beau et sans doute plus riche » lui dis-je. Son sourire se figea et je pus terminer mon repas en paix.

Aujourd'hui, comme je suis installé au balcon du premier étage, la serveuse, par ailleurs aimable et attentionnée, commença a vouloir engager la conversation. Je n'avais plus constaté ce comportement nulle part depuis mon retour le 26 août. Comme pour vouloir confirmer des informations qu'elle possédait déjà, elle enfila les mêmes questions que jadis : Avais-je déjà travaillé au Vietnam ? Quel était mon pays ? Avais-je une épouse ? Des enfants ? Voyageais-je en leur compagnie ? Et pourquoi pas ?

Je lui répondis que j'étais divorcé et que mon fils de 35 ans était marié, avait des enfants et vivait aux États-Unis. Ne sachant sans doute comment réagir à une situation - voyager sans son conjoint - qui reste exceptionnelle dans sa culture, elle se lança dans l'éloge rituel du Vietnam, tout petit pays qui avait repoussé toutes les grandes puissances de la planète.

Enfin le steak de saumon que j'avais commandé arriva te je pus retrouver le calme que je cherchais.

Idem au Long Play où, en l'absence de Fox, quatre jeunes jeunes femelles considèrent avec concupiscence le vieillard que je suis. Emmenant mon verre de vin rouge, je m'installe à une table près de la fenêtre et ouvre mon carnet pour y écrire ces lignes.

Le 5 septembre 2010

Certains naissent cyniques. Les autres le deviennent. Même Mère Theresa probablement, à la fin de sa vie, l'était devenue.

L'important pour pouvoir continuer à se respecter – et avec soi, l'espèce humaine – est de pouvoir éviter la cruauté.

17 h., au Bôn Mua, ancien Au Lac Café, sur la rive ouest du lac, première endroit où je me suis assis lorsque j'arrivai à Hanoï en décembre 1996.

Observant les Vietnamiens qui y sont assis, je repense à ce que Gérard m'a dit : « Non seulement les Vietnamiens ne sourient plus mais avec l'abondance relative ils sont devenus tristes. C'est vrai qu'il y a quelque chose de triste dans leur regard, et même de dur. Durs comme ils devaient l'être pendant la guerre.

Au moment où j'écris ces lignes, un large et long courant d'air frais souffle du lac, qui convient au goût du café glacé non-sucré que je suis en train de déguster. J'espère que l'automne arrive.

Ainsi que prévu, dîner au Cha Ca en compagnie de Dat, son épouse, Mme Thanh et Tan. La carrière de Dat semble avoir été fulgurante. Il y a dix ans il n'était encore que bibliothécaire du Centre Wallonie-Bruxelles, mon employé, boutonneux, postillonnant et parfois baveux. Une irrépressible énergie, une assez grande capacité de travail, un sens aigu des relations publiques et sans doute de solides connexions dans le parti l'on mené là où il est à présent : tout en haut de la hiérarchie du PCV. Il a aussi en dix ans voyagé en Europe – il aime particulièrement l'Italie, le Portugal et la Suède – en Iraq, en Iran, à Cuba, et au Venezuela.

Le 7 septembre 2010

L'on voit encore parfois, rarement, des adolescents qui se tiennent par la main ou se tapent sur le cul, mais de manière plus discrète qu'il y a dix ans où ce spectacle était omniprésent. Et il est devenu rare qu'un garçon aborde un touriste pour «  pratiquer son anglais ». Les approches sont maintenant devenues plus prudentes, s'exprimant par des coups d'œil discrets, presque comme en Occident.

Il s'avère que la demande de cours d'anglais à Cleverlearn concerne surtout des enfants et adolescents. La plus grande partie des cours qu'ils organisent vise en fait la tranche d'âge de 4 à 14 ans. Dean, le Academic Director, après m'avoir laissé entendre qu'il me confierait des cours en entreprise sur des sites industriels et des formations au TOEFL, essaie de me fourguer des groupes d'enfants. Sur son insistance, j'assiste dimanche dernier, le 5, en observateur à un de ces cours et en assure la deuxième partie. Bien que cela se passe bien, je n'ai vraiment pas envie de m'occuper de rejetons de la classe moyenne vietnamienne émergente. Je lui fais part de ma décision de ne demander une prolongation de visa que s'il me propose des cours d'adultes. Dean, me reproche de ne pas être « trustworthy ». Je lui réponds que j'assurerai le cours en entreprise de mercredi demain ainsi que je m'y suis engagé mais que si d'ici mercredi il ne me propose pas de cours pour adultes, j'introduirai ma demande d'un visa pour l'Inde. Nous nous quittons sur un « See you Wednesday » un peu acide.

Ce matin, assis à la terrasse du Bôn Mua, j'observe un jeune vietnamien assis un peu plus loin, beau, élégant, assis seul, il joue avec son smartphone, sans doute pour s'isoler et échapper aux sollicitations éventuelles de ses hyper-sociables compatriotes, comme je le fais en lisant ou en écrivant.

Je décide que mes retrouvailles vietnamiennes ont assez duré, m'ont appris ce que je voulais savoir : si leur bouddhisme, leur langue et particulièrement la littérature des Trân continuent à m'intéresser, mes sentiments à l'égard des Vietnamiens restent ambivalents ; je les aime autant que je les déteste ; la langue vietnamienne me revient facilement ; il est facile d'obtenir des prolongations de visa – tourisme ou business ; l'Alliance française organise des cours de vietnamien pour étrangers et Mme Do Thi Thu Hà après avoir parlé un avec moi dans sa langue me confirme que je pourrais être accepté dans un groupe 'intermediate' (niveau moyen). Si donc dans un avenir proche ou lointain je voulais reprendre mon ancien projet de traduction du Tue Trung Ngu Luc, il serait imaginable de passer ici trois mois pour réactiver mes compétences dans cette langue. Je décide donc que j'ai atteint mon but et prends le chemin de l'Ambassade de l'Inde sur Tran Hung Dao.

Comme sur le formulaire, à la rubrique demandant des détails sur mes motivation, je les résume par « Sanskrit scholar », l'employé me propose de rencontrer le consul, Monsieur Rupin Sharma. Ô surprise, il est de Dharamsala, me donne l'adresse de son père, et m'accorde un visa de six mois alors que je n'en demandais que trois...

Dîné au balcon du Mediterraneo. À l'autre table une couple de Viêts aisés. La jeune femme, la vingtaine, robe vert bouteille, large décolleté, est très jolie Son mari, peut-être un peu plus âgé est enrobé, presque gros. Il porte un polo vert émeraude et un pantalon beige.

Sa jeune épouse parle beaucoup et assez fort tout en offrant ponctuellement à son compagnon la becquée d'une salade de pamplemousse aux crevettes qu'il accepte parfois. Lorsqu'il ignore l'offrande, elle ingurgite le contenu de la cuillère. Il lui répond ponctuellement mais c'est surtout elle qui parle.

Elle a l'air très excitée. La conversation semble être une discussion plutôt qu'une conversation et je vois – ce qu'elle ne peut voir – le genoux du jeune homme agité d'un tremblement nerveux. Cette beauté semble très convaincue du bien fondé des ses propos, scandalisée presque que son compagnon ne le soit pas autant qu'elle le voudrait.

Je fantasme, imaginant que l'islam essaie d'imposer son éthos et son éthique à un pays comme le Vietnam et vois la guerre de religion qui agite à présent le reste du monde comme en fait une guerre des sexes.

Ce pays a sans doute gardé beaucoup de la culture animiste qu'il partage avec les tribus primitives que les Kinh ont repoussés dans les montagnes. Dans certaines de ces tribus, dont le chamanisme est absent, les célibataires ou les impuissants étaient réduits à une marginalité radicale et sans doute poussés au suicide sinon éliminés d'une autre manière. La structure hiérarchique des indo-européens et celle des sémites, où la spécialisation professionnelle commence à jouer un rôle, représentent sans doute deux types de réponses à ces caractères archaïques des cultures égalitaires de chasseurs cueilleurs polyvalents, à la fois agriculteur, guerrier, prêtre - poêtes et paysans comme je disais jadis - où dominent encore sans doute certains traits du culte de la déesse-mère.

*

À côté de moi, au Café 38 où je prends avant de rentrer une théière de thé vîêt, très amer et sans sucre, une jeune femme se scandalise à très haute voix que son compagnon ne lui accorde aucune attention absorbé qu'il est par son smartphone. Le gars n'a d'ailleurs pas l'air de s'en soucier beaucoup, jusqu'à ce que le couple soit rejoint par un groupe de couples de leurs amis auxquels la jeune femme qui s'estime négligée fait part des causes de sa mauvaise humeur.

La nouvelle classe moyenne vietnamienne apprend le respect d'autrui et du bien commun. Ils ne crachent plus en rue et ne jettent plus les ordures dans la rue par la fenêtre. Lorsque cela arrive, les cibles atteintes réagissent par des regards courroucés, comme cela se passerait en Occident. Jadis la victime se brossait et - sagesse ou résignation - continuait son chemin.

Le 8 septembre 2010

Retourne ce matin à l'ambassade indienne pour apporter 20 $ en liquide qui me manquaient hier. De nombreux Vietnamiens attendent leur tour.

Fluctuation des sentiments. Ondes de sympathie pour les Indiens et ce qu'ils ont en commun avec nous Européens. Dans quinze jours probablement, vivant au milieu d'eux et confrontés à leur agressivité sans fard, leur saleté et leur grossièreté, je les détesterai. J'apprécierai par contre que l'état civil des individus leur soit dans la vie quotidienne aussi indifférent qu'il l'est pour nous Occidentaux.

La sournoise et souriante brutalité des Viêts lorsqu'ils sont dans leurs murs, se change en une sorte de timidité face à ces grands Indiens, bruns, aux yeux ronds, au regard noir et farouche.

En revenant par le centre-ville, je passe à l'EFEO pour demander s'il y a maintenant un chercheur qui s'intéresse à la littérature bouddhiste des Trân. Rencontre un nommé Tessier qui me répond par la négative. Il est anthropologue. Je lui demande si les coutumiers oraux ou écrits des ethnies « primitives » – que les Kinh (les Viêts), originellement une d'entre elles, apparentés au Muong, et qu'ils ont repoussés dans les montagnes – traitent du célibat et du statut des célibataires. Bien qu'il lui semble plausible que ces derniers soient poussés au suicide, le sujet n'y est à sa connaissance nulle part attesté.


Tout dans la société viêt est fait pour entretenir la dépendance ou – comme dirait Thich Nhat Hanh – l'interdépendance, de sorte que chacun, à chaque moment ait besoin de la contribution ou du consentement d'une multitude d'acteurs au sein de la famille, de la rue, du quartier, du village.

La société occidentale par contre tente de pousser l'individu à un maximum d'autonomie. Même si l'indépendance complète y est impossible et si notre société doit aussi accepter l'interdépendance, ce ne l'est pas tant entre individus qu'entre institutions et organisations. Dans la société viêt les relations entre institutions se réduisent à une poussière de rapports inter-individuels.

Le 9 septembre 2010

Tous les expats se plaignent que le prix de la vie augmente au Vietnam, surtout pour les étrangers. Les prix dans les café et restaurants qui offrent de la cuisine occidentale sont presque aussi élevés qu'en Europe. Par exemple un cappucino ou un latte me sont au Bôn Mua facturés 3 $ (60.000 VND). Plus cher qu'en Europe ! Mais ce n'est pas le cas dans les établissements gérés par des Occidentaux. À la Salsa, j'ai pour un excellent café payé 20.000 VND (1 $).

La fin de mon séjour hanoïen approche et mes conclusions, politiquement incorrectes, sont les mêmes qu'il y a dix ans. Les Viêts sont un peuple primitif apparentés à la minorité Muong des environs de Hoa Binh et Mai Chau et superficiellement sinisés. Les Chinois les appellent d'ailleurs encore Yue Nan, c'est -à-dire « Huns du Sud ». L'incapacité de la majorité d'entre eux de dépasser dans la conversation courante les thèmes du cul, de ce qu'ils appellent l'amour, de la famille et de la patrie, le confirme. Je crois cependant toujours, comme il y a dix ans, que ce peuple serait capable d'évoluer plus rapidement si le PCV acceptait un vrai pluralisme politique. Evoluer, certaines franges de l'élite de ce parti ou des milieux d'affaires avec lesquels cette élite se confond partiellement, le font d'ailleurs déjà. Mais cela reste leur privilège.

Thân, la jeune employée de Gérard qui s'apprête à quitter le pays pour la première fois pour un voyage d'un mois en Europe, et dont la sœur vit et travaille en Italie me rappelle que les rapports entre Vietnamiens et Viêt Kiêu – Vietnamiens expatriés en Occident – lorsqu'ils reviennent au pays, sont conflictuels. Sans doute parce que ces Viêt Kiêu exposés au monde extérieur voient leurs compatriotes, y compris leur « fer de lance », l'élite prolétarienne du PCV, comme ce qu'ils sont : des Nhâ Quê (paysans).

Le 10 septembre 2010

Pour échapper à la chaleur, comme à Bangkok, je me réfugie à la bibliothèque de l'Alliance française, où je continue à lire Houellebecq. Dans Les Particules (p. 87) il écrit : « Au milieu de la grande barbarie naturelle, les êtres humains ont parfois(rarement) pu [ je dirais : arrivent parfois, rarement, à] créer des petites places [bulles]chaudes irradiées par l'amour. De petits espaces clos, réservés, où régnait l'intersubjectivité et l'amour. » C'est ce type d'illusion que ma mère arriva à créer autour d'elle-même, de ma sœur et de moi. Cette bulle dura une vingtaine, une trentaine d'années peut-être. Mais ce n'était, comme tous les phénomènes culturels, qu'une illusion qui finit par se dissiper progressivement lorsque les besoins et motivations profonds de chacun des termes de ce trinôme se précisèrent, révélant un fondement fait de malentendus. En reste le souvenir, chaud, tonique, lumineux. C'est ce genre d'illusion qui donne aux humains la force de vivre.

Le 11 septembre 2010

Neuvième anniversaire du 9/11 2001. Je vivais encore à Hanoï. L'événement me fut annoncé par Outers. Je me rappelle qu'Outers et certains jeunes Vietnamiens semblaient se réjouir de l'événement. Je n'étais pas loin de m'en réjouir aussi mais pas pour les mêmes raisons. Tout ce qui était de nature à manifester la vrai nature de l'islam me paraissait positif. Je me rappelle avoir pensé et même peut-être avoir dit « Si Bin Laden n'existait pas, il aurait fallu l'inventer ».

Terry Jones, pasteur d'une obscure église pentecôtiste de Floride, qui avait menacé d'organiser un autodafé de copies du Coran à 18 heures ce soir a provisoirement mis son projet entre parenthèse en à conditions que les promoteurs d'un projet de construction d'une giga-mosquée proche du site de l'attentat renoncent à leur projet. Il espère rencontrer l'imam new-yorkais à l'origine du projet.

Suis allé ce matin chercher mon billet pour Bangkok à l'agence d'Air France qui se trouve toujours à l'entrée de Bà Triêu, où officie encore Madame Hoà. Son français ne s'est d'ailleurs pas amélioré. Cette langue devient dans la bouche des Viêts, même de ceux qui l'on longuement étudiée et pratiquée, voire qui détiennent un diplôme l'attestant, une séquence de grognements gutturo-palato-nasaux, qui étonnamment finit parfois par faire sens.

Bientôt à Bangkok donc. Ma conclusions à l'issue de ces retrouvailles risque bien d'être que la majorité des Viêts reste composée de brutes sournoises et souriantes. Cette brutalité de la majorité n'arrive heureusement pas à tout-à-fait éclipser ce que leur passé leur a laissé de mieux, et contraste avec un un raffinement qui s'exprime surtout dans leur peinture, leur art décoratif, leur cuisine, leur sens de l'aménagement des lieux. Je dois leur reconnaître cette qualité, qui comme il y a dix ans me laisse espérer...

Mais pourquoi alors m'entêter à vouloir étudier leur langue ? Pour pouvoir le leur dire en vietnamien ?

Le 13 septembre 2010

Obtenu un visa six mois, deux entrées pour l'Inde, sans quasiment le demander, comme au bon vieux temps, avant l'attentat de Bombay.

M'envole pour Bangkok le 16 à 19 h.

Dans les années 90 suivant le Doi Moi, de nombreux établissements s'ouvrirent qui avaient comme ambition de satisfaire les goûts alimentaires, culinaires, gastronomiques des étrangers. La plupart de ces cafés et restaurants étaient des joint-ventures : un partenaire occidental apportait les fonds et le savoir-faire tandis que le partenaire vietnamien facilitait les contacts avec l'administration et le fisc. Certains apportaient aussi une part de fonds, souvent très restreinte, ainsi que leurs capacité à mitonner certains plats vietnamiens susceptible de plaire aux palais des Américains, Européens et Japonais. Il n'y avait à l'époque quasiment pas de Chinois.

Très vite, dès 1998, il apparut qu'à l'horizon de ces coopérations l'agenda caché des Vietnamiens consistait à éliminer aussi tôt que possible, dès qu'ils auraient pompés capitaux et know how, la participation des étrangers.

Les Vietnamiens, dans leur hâte à se débarrasser de leurs partenaires étrangers commirent souvent l'erreur de mal évaluer leur maîtrise des compétence requises pour gérer un établissement visant une clientèle cosmopolite et d'évincer trop tôt leurs exotiques associés. Le résultat fut souvent que ces lieux furent bientôt désertés par les touristes et expats. C'est l'histoire du Moca Café sur Nhà Tho. Ouvert par Jeff, américain de New Orleans et Binh son partenaire vietnamien, ce café-restaurant connut un véritable succès qui, en trois ans, fit de Binh un millionnaire en dollars. Puis la paire se brouilla et Jeff n'arrivant plus à se faire obéir du personnel vietnamien, jeta l'éponge. À partir de là, le style de gestion du Moca, puis la carte, se vietnamisèrent de plus en plus. Lorsque je quittai Hanoï en 2002, il n'a avait quasiment plus personne en soirée et le café n'était plus fréquenté, surtout par des Viets de la nouvelle classe moyenne, que pour les petits déjeuners et les lunchs.

Dix ans après, les résultats de cette tendance sont une re-vietnamisation quasiment complète de la géographie des cafés et restaurants de Hanoï. La majorité des anciennes joint-ventures se sont recyclées pour cibler les goût de la nouvelle classe moyenne vietnamienne. Les seuls à échapper à cette tendance de fond sont ceux où les partenaires étrangers ont épousé une Vietnamienne La Salsa, le Café des Arts ainsi que le Mediterraneo, pour je ne sais quelle mystérieuse raison. Est-ce que Leonardo paie pour rester indépendant ? Je ne lui connais pas de partenaire vietnamien. Deux nouveaux établissements à capitaux exclusivement viêt arrivent cependant à s'adapter assez bien aux goûts des étrangers : Al Frescoes (cuisne mexicaine) et Paris-Deli connu surtout pour ses petits déjeûners, ses pâtisseries et ses cafés.

Le 16 septembre 2010

14 h 15

En attendant de partir pour l'aéroport et Bangkok.

Hier après-midi j'étais invité à manger par mon ancien élève et prof de Vietnamien occasionnel, monsieur Hùng, dont j'ai gardé le souvenir d'un garçon gentil même si un peu lourd..

Il passe me chercher à moto vers 14 heures au Thu Giang. Il vit à Phuc Loi dans la banlieue de Hanoï, à 12 km environs. Comme je ne sais trop qu'offrir à son épouse, et qu'à part le fait qu'il travaille comme guide de voyage pour une agence d'état récemment privatisée – il est maintenant free lance – il m'a donné peu d'indice sur sa situation financière, je lui demande si son épouse aime les fleurs. Il me répond qu'elle aime les fleurs de pêcher mais que ce n'est pas la saison. Tout le monde aime les pralines pensai-je en moi-même. Je lui demande donc de de s'arrêter à l'épicerie du Métropole où j'achète un ballotin de 15 pralines, 1$ la praline. J'aurais dû, à voir sa tête en entendant le prix de ces malheureuses pralines, deviner la suite...

Nous continuons vers la maison qu'il a construite lui-même avec l'aide de ses amis et de ses frères avant même de se marier il y a un an. Il m'explique en chemin que son épouse allaitant, elle rentre après son travail, dans la maison sa famille de l'autre côté du fleuve, dans le sud de Hanoï, où je comprends qu'elle passe le plus clair de son temps avec sa mère. Nous mangerons donc en tête-à-tête chez lui avant de passer saluer ses beaux-parents et son épouse.

Il est environs 15h30 lorsque nous arrivons dans une ruelle du village de Phuc Loi, sur la route de Haïphong. Au bout de la ruelle juste avant une route secondaire qui longe la digue elle-même longeant un bras du Fleuve Rouge, nous nous arrêtons devant une modeste bâtisse de béton peinte en vert. Hùng a l'air embarrassé, comme souvent d'ailleurs même par le passé.

Les souvenirs me reviennent. Je me suis souvent questionné sur les motivations de Monsieur Hùng dans l'amitié qu'il me témoigna maladroitement tout au long des années où je l'eus comme élève. Les miennes étaient claires : je l'avais pris comme répétiteur de vietnamien parce qu'il acceptait la version que je fournissais de ma biographie et ne me posait pas de question. Les siennes me paraissaient évidentes : l'espoir d'une recommandation pour obtenir un poste à l'Ambassade de Belgique où une bourse d'études. Je lui avais obtenu un stage à l'Ambassade, qui n'eut pas de suite.

Mais je ne m'étais jamais demandé si ces motivations pouvaient le mener à déguiser des dispositions moins amicales que celles qu'il me manifestait. Une fois seulement vers la fin de mon séjour, à l'issue d'une séance de conversation vietnamienne, alors que je lui signifiais que j'avais à faire, je sentis émaner de lui des ondes agressives.

Après m'avoir fait visité la maison de quatre pièces, dont une occupée par son frère de 26 ans, et un toit en terrasse – me laissant assis dans le salon à goûter un verre d'alcool de riz, il s'activa dans la cuisine à préparer me dit-il, du ton pompeux qui lui est coutumier, un « vrai repas vietnamien ». À l'époque déjà, il me traitait, à grand renfort de superlatifs – grand professeur - et de flatteries les plus grossières, comme les nhà quê traitaient jadis les mandarins et maintenant les cadres du Parti.

Pourquoi avais-je accepté son invitation ? Pour obtenir des informations sur lui, son évolution et à travers cela des indices sur l'évolution de la société viet et la vie dans un village de la banlieue hanoïenne presque vingt ans après les débuts du Doi Moi.

Quand il eut terminé ses préparatifs culinaires. Il vint s'asseoir en ma compagnie et nous bûmes quelques coupelles de ruou. Nous évoquâmes le passé puis nos parcours respectifs depuis 2001. Je lui racontai mon retour en Belgique puis à partir de 2004 mes nombreux séjours au Sri Lanka, au Népal et en Inde. Il me parla de ses parents, vieux et malades, ses voyages, payés par l'Agence de tourisme pour laquelle il travaillait, au Laos, au Cambodge, en Thaïlande ainsi qu'en Allemagne. Je finis part comprendre que la coïncidence de son mariage, tardif et arrangé par sa mère – il a épousé la fille d'une amie de sa mère – avec la privatisation de l'Agence pour laquelle il travaillait faisant de lui un « free lance » alors qu'auparavant il bénéficiait des revenus stables d'un fonctionnaire, le met dans une situation financière difficile.

Nous passâmes à table vers 18 h. Pâté de viande de porc et gâteau de riz gluant. Ni légume, ni salade.
Je comprends qu'à ce régime, si c'est son ordinaire, il ait pris du poids et n'ait pas l'air en grande forme.

Vers 20 h., je sens chez lui une immense détresse mêlée de ressentiment. Ai-je commis une erreur en lui disant que je crois que pour l'Europe, l'avenir est à l'Est et dans une alliance avec la Russie puisque celle-ci n'est plus communiste ? Est-il choqué que, ne travaillant plus, ma pension me permette quand même de voyager une grande partie de l'année ? Il commente les conditions de vie de la plupart des Vietnamiens en ponctuant son discours de « Vous comprenez Monsieur Huynen ? » où je sens des vibrations agressives.

Je précipite un peu le départ pour la maison de ses beaux parents, et lui rappelle de prendre le ballotin de pralines qu'il a mis au frigo car il fait encore très chaud. Il me regarde d'un air ahuri et me dit « mais Monsieur Huynen, je croyais que vous aviez acheté ces chocolats pour vous ; les Vietnamiens ne mangent pas de pralines. Il aurait mieux valu que vous offriez du lait en poudre pour le bébé.»

C'est à mon tour de me sentir abasourdi. Pourquoi ne m'a-t-il pas plus clairement signifié que du lait en poudre aurait été fort apprécié ? Comme je le sens fâché, je commence à me demander si l'alcool de riz que nous avons bu ne commence pas à affecter son comportement et lui dis que je me sens fatigué et préférerais qu'il me ramène en ville. Je ferai la connaissance de son épouse lors de mon prochain voyage au Vietnam, lui dis-je. Il n'insiste pas trop et me dépose au bord du lac Hoan Kiêm. En le quittant je lui dis que le rapport entre culture est difficile, que souvent ces difficultés tiennent au fait que même si l'on comprend les mots d'une langue, si l'on n'en connaît pas, ou mal, le référent culturel, on ne comprend simplement pas ce que l'autre dit. Je lui ai laissé la boîte de chocolats mais avant de m'éloigner je glisse un billet de 100 000 VND dans la poche de sa chemise. Il accepte sans mot dire.

De retour dans ma chambre je tape « salaire moyen Vietnam 2010 » dans Google et trouve qu'un cadre supérieur gagne en moyenne 500 $ / mois, un ouvrier ou un employé 150 $. La boîte de praline m'a coûté 15 $. Bien que le salaire moyen ait quadruplé en 10 ans – il était de environ 40 $ en 2002 – les signes d'affluence dans le centre de Hanoï, et le fait que certains Vietnamiens aiment et mangent des pralines, m'avait fait oublier que l'écart reste encore considérable.