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lundi 14 juin 2010

Castes, gotra et extrême droite hindoue


Le 24 mai 2010

Dans son India Shashi Tharoor affirme que c'est à l'affaire de la destruction de la mosquée Babri à Ayodhya qu'il faut faire remonter l'émergence d'un intégrisme ou fondamentalisme hindou. Bien qu'il mène un combat d'arrière-garde, ce fondamentalisme est bien présent dans l'Inde contemporaine et à l'origine de nombreux incidents, dans les campagnes surtout, où il vise souvent des dalits (hors-castes), dans les villes où ce sont plutôt les musulmans qui sont leur cibles.

Ce fondamentalisme, qui d'après Tharoor est en directe contradiction avec le traditionnel esprit de tolérance de l'hindouisme, s'exprime parfois pas des positions frisant le ridicule et confinant à la paranoïa. Ainsi ces nouveaux « puritains » de l'orthodoxie hindoue se scandalisent du fait qu'une série télévisée où est mentionnée la croyance ancienne suivant laquelle le maharishi Valmiki, auteur du Ramayana, aurait été avant sa conversion, un bandit de grand chemin. 
En conséquence le juge Rajive Bhalla de la Haute Cour du Pendjab et de l'Haryana, a décidé, s'attaquant à une croyance traditionnelle millénaire, que Valmiki ne fut pas un bandit de grand chemin. « Bien que les faits se perdent dans les brumes de l'antiquité … les recherches d'un universitaire pendjabi » suffiraient à l'en assurer » (Times of India, 22 mai 2010)1.

1« Maharishi Valmiki was not a dacoit before turning into a sage and writing the Ramayana. In a ruling that could change an age-old belief about the writer of the great epic, Justice Rajive Bhalla of the Punjab and Haryana High Court recently said that though “actual facts appear to be lost in the mists of antiquity,” he was basing his views on a research by a Punjabi University scholar.

Justice
Bhalla was hearing an appeal by a national television channel, asking the court to quash an FIR filed against it in Jalandhar for airing a serial that raised a question about Valmiki being a dacoit before he turned into a sage. »



La préoccupation majeure des castes (varna) et des institutions qui les représentent (khap panchayat), comme des appartenances confessionnelles endogames, est de maintenir l'endogamie en proscrivant le mariage en dehors du groupe. Bien que les castes n'aient plus d'existence légale on assiste dans les milieux hindous à la recrudescence des crimes d'honneur. Comme dans les milieux musulmans au Moyen-Orient, et maintenant en Europe, ce sont les proches d'une fille ou d'une femme qui exécutent cette dernière pour avoir convolé avec un garçon ou un homme non agréé par la famille, qu'il soit d'une caste différente ou considérée comme inférieure à celle de la « coupable ». Avec la libéralisation relative des mœurs qui accompagne le développement économique la fréquence de ces incidents s'accroît. Dans le contexte hindou, le garçon ou l'homme coupable peut aussi être victime de ces réactions vengeresses d'un honneur s'estimant blessé. Mais on assiste à un autre débat, celui des mariages entre membres d'un même gotra (clan, lignage coïncidant parfois avec un village ou un hameau) d'une même tribu (jati) ou caste (varna). Si le mariage dans la même caste est recommandé, celui dans la même gotra, branche de la caste ou tribu, est traditionnellement considéré comme incestueux, comme l'est en Occident le mariage entre cousins. Il semble que cet interdit ancien se relativise et soit parfois ouvertement transgressé. Ce fut encore le cas dernièrement au Gujurat et dans le Haryana, dans la caste ou tribu des Jat (brahmines), ce qui provoqua de la part des Khap (conseils de castes) des jugements expéditifs suivis d'exécutions, comparables au « crimes d'honneur » si ce n'est que dans ce cas, ce n'est pas le mariage en dehors de la caste ou de la tribu qui est puni, mais inversement le mariage à l'intérieur du clan.

Bien que la loi indienne soit claire à ce sujet – les crimes d'honneur sont bien des crimes – ces incidents ignorés par les polices et pouvoirs judiciaires locaux, ne sont souvent suivis d'aucune sanction légale.

La Haute Cour de Bombay avait pourtant en 1945 déjà déclaré légaux les mariages sagotra (à l'intérieur d'un même gotra, clan ou lignage) se fondant sur une décision du Privy Council de 1868 suivant laquelle « 'under the Hindu system of law, clear proof of usage will outweigh the written text of the law.' However a custom which was at variance with the written text of Hindu law, had to be ancient, certain and reasonable [...]. But the Court [...] garnered textual proof for intra-gotra marriage. » Bien que le savant allemand Max Mueller ait défini « 'gotras' ... as descending from eight sages and then branching out to several families » la Cour retint l'opinion de PV Kane (in History of Dharmashastra) : « The mass of material on 'gotra' and 'pravara' in the sutras, the puranas and digests is so vast and full of contradictions that it is impossible to reduce it to order [...] the court concluded that it was impossible to accept the suggestion that in reference to the Brahmin families of today, their gotras and pravaras represent anything like an unbroken line of descent from the common ancestors indicated by the names of their respective gotras and pravaras » (Sunday Times, May 16, 2010).

En dépit de ces jugements les incidents ne sont pas rares. En 1988 une jeune fille fut violée après que son frère se soit enfui avec une fille du même village (un village coïncidant souvent avec un clan). En 2004, un couple, Sonia et Rampal furent déclarés « bhaichara », frères et soeurs, et leur union incestueuse (Sunday Times, May 16, 2010).

À ce sujet, l'auteur à succès Chetan Bhagat écrit dans l'édito  « What's Gotra to Do With It ? » (Times of India, 22nd May 20101) : « Comme s'il ne suffisait pas de diviser les gens en castes, fallait-il encore distinguer des 'sous-castes' de sorte que les Indiens se haïssent les uns les autres encore d'avantage ? Mais cette fois, ce n'est plus le fait de ne pas appartenir à la même caste qui fait problème, c'est celui d'appartenir au même clan. … les mariages dans le clan … d'après certains … ternirait la réputation d'une famille et entraînerait des risques pour les enfants de telles unions [consanguines], dus à la parenté génétique des conjoints. … de telles unions ne sont pas encouragées (lisez des condamnations à mort peuvent s'ensuivre). … Les 'conseils de castes' remontent à plus de mille ans et les Britanniques ont dû s'en accommoder … pour éviter de voir le système judiciaire submergé par de telles querelles mesquines, ils ont permis que ces conflits soient résolus au niveau local. Les Britanniques sont partis il y a 63 ans mais les 'conseils de caste' sont toujours là, soutenus par les partis politiques locaux qui y trouvent des réservoirs de votes bien opportuns. »
1 « As if it wasn't good enough to divide people on caste, we needed one more level of sub-caste slicing to ensure thet Indians hate each other as possible. However, this time it is not being from different gotras that is the problem, it is being from the same one. [...] inter-gotra marriages [...] according to some, will ... tarnish a family reputation and pose health risks to kids of the wedded couple, due to genetic similarities. [...] marriage between them is not encouraged (read death sentences are passed). [...] The khap system is thousand years old, and our British erstwhile rulers lived with it [...] to avoid the judicial system being flooded with petty disputes and enabling them to be solved at the local level. The British left 63 years ago, but khaps have survived, aided by the patronage of local political parties which in turn find them nice little rural vote banks. »
Les khap cherchent maintenant à faire intégrer leur loi coutumière relative aux mariages entre gotra dans le Hindu Marriage Act du Code civil indien, ce que beaucoup de jeunes ruraux ne comprennent pas car en fait de relations, ils n'ont souvent que les membres de leur gotra précisément et préfèrent épouser quelqu'un qu'ils connaissent qu'un distant inconnu, de la même caste mais d'un gotra différent. En effet si l'extension des techniques de l'information en Inde contribue à ouvrir les esprits et ébranler certains comportements anciens, le développement économique qui accompagne cette accélération n'est pas tel qu'il permettre un accroissement proportionnel de la mobilité. Les jeunes peuvent observer à la TL ou sur la toile des coutumes présentées comme « normales » alors qu'elles entraînent des comportements qui paraissent encore outrageants à leurs anciens d'une part. Mais ces jeunes n'en restent pas moins coincés dans des micro-cultures de villages ou de hameaux où leurs seules relations sont souvent de proches cousins.

Bhagat s'attaque à l'argument « génétique » : « ... there are historical roots between same gotra people and hence there could be genetic similarities. Those roots may be 10 generations old and anyone with basic knowledge of genetics and mathematics wil tell you that in 10 generations, les that 0,1 per cent od DNA may be sibling-like »  (… il y a des origines communes entre personnes du même gotra et donc il pourrait y avoir des gènes communs. Mais ces origines communes peuvent remonter jusqu'à dix générations et quiconque connaît les rudiments de la génétique sait qu'après dix générations, moins de 0,1 % du DNA pourrait être commun entre les membres de cette fratrie étendue)..

Il fait aussi remarquer que dans certaines cultures – les cultures sémites en général – le mariage entre cousins parallèle (appartenant au même clan ou lignée) est non seulement toléré mais valorisé.

En dépit de ces contre-arguments et des généreuses intentions de Bhagat appelant à laisser les individus amoureux l'un de l'autre libres de s'épouser et procréer, dans une société comme l'Inde marquée déjà par l'endogamie de caste et de religion, il vaut mieux décourager tout ce qui peut renforcer les tendances à se marier dans son propre groupe, en l'occurrence ici dans son propre clan. Une telle tendance si elle se répandait risquerait d'ajouter à l'endogamie de caste une endogamie de clan, ce qui rapprocherait la structure sociale de l'Inde de celle des cultures musulmanes précisément (lignages segmentaires), avec ce que cela pourrait impliquer, une aggravation de la fragmentation sociale et de l'hostilité inter-groupes endogames.

Le véritable enjeu de cette question est cependant surtout dans le droit que s'arrogent ces khap de faire prononcer et exécuter des sentences à l'encontre de leurs membres contrevenant, ainsi que dans leur intention d'imposer leurs critères coutumiers à tous, dans le cadre du Droit civil indien. Sur ce second point il y a peu de chance qu'ils y parviennent : « a division bench of Chief Justice Mukul Mudgal and Justice Jasbir Singh told he khaps to 'mind their own business'. [...] 'How are you bothered if they (couples) don't want to follow the customs but follow the law. [...] You people stick to your customs and ensure thet your children are married according to gotras, but do not enforce these customs on society. » Comme les représentants des khap invoquaient les Védas, pourtant une des sources du droit indien, le juge répondit que «  the courts could only enforce Constitution and not the Vedas (The Indian Express, Chandigarh, May 18th, 2010).

Le 29 mai 2010

Pages consacrées au recensement et aux castes en Himachal Pradesh dans l'hebdomadaire Himachal This Week de ce jour. J'y apprends que la politique de cet état a longtemps été dominée par les Brahmines, les Rajput (Kshatriya) et les Chaudhry (brahmines). Le parti au pouvoir est d'ailleurs le BJP, comme en Uttaranchal.

Bien que certains recensés de castes « inférieures » surtout dans les petites localités, par crainte que le caractère privé des informations fournies ne soit pas respecté ou au contraire parce leur caste y représente une minorité « visible » hésitent à décliner leur identité de caste, il semble faut-il s'en étonner ? , que ce soit surtout les hautes castes qui s'opposent à la mention de la caste dans le formulaire de recensement ? Leurs arguments sont que cette mention pourrait ouvrir la boîte de Pandore d'exigence de quota (reservations) des castes importantes en nombre de leurs membres, et qu'elle risque de déchirer un tissu social qui justement commence à s'harmoniser dans cet état où « there was an established tradition of unsociability ... from time immemorial » (une tradition de non-sociabilité ... remontant à des temps immémoriaux), et de provoquer un retour à l' « Âge de la Pierre ».

Si le Congrès au niveau national s'est plié à l'exigence du SP, ce n'est pas le cas du Congrès local de l'état.

Le recensement a déjà fait une victime : un des recenseurs de « basse » caste n'aurait pas supporté les remarques sarcastiques de son collègue, s'est suicidé après avoir laissé une note dénonçant le dit collègue.




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